Pascal Bruckner : richesse

Pascal Bruckner : richesse

Ambition

Je crois qu’il faut distinguer l’ambition de l’arrivisme. L’ambition est la volonté tout à fait légitime de chacun d’entre nous d’exceller dans un domaine et de réussir, réussite qui n’est pas du tout synonyme d’écrasement de l’autre mais au contraire de maximisation de ses potentialités et d’épanouissement de ce que l’on sait faire de mieux. L’ambition est donc probablement liée à une idée assez classique du travail, de la carrière et d’une vie qui est toute entière tendue vers un but. Il y a l’arrivisme qui est la volonté de marier l’ambition avec une promotion sociale immédiate, l’arrivisme se moque de ce qui est l’allié de l’ambition c’est à dire du temps. L’arriviste est l’ami du court-circuit alors que l’ambitieux est le serviteur du temps, donc l’arriviste est prêt à tout pour arriver, pour lui les moyens sont indifférents alors qu’au contraire l’ambitieux est quelqu’un qui s’investit complètement dans son travail quel que soit le champs de sa compétence. Ce qui différencie l’arriviste à l’ambitieux est le rapport à la durée. Pour l’ambitieux la durée est une amie alors que pour l’arriviste elle est un obstacle, il est donc soumis au principe de l’accélération.

Richesse

Il en a deux sortes, la richesse matérielle basée sur l'argent, l'accumulation et la fortune, et il y a les autres richesses immatérielles qui ne sont pas moins importants. Tout l'enjeu contemporain vient d'un débat et d'un combat entre les deux sens que nous assignons au mot richesse. La richesse est-il dans le lien avec les autres, dans la culture, dans la qualité de la vie ou au contraire dans le PNB et la croissance. Et selon que l'une de ces deux définitions de la richesse triomphera la face du monde changera.

Désir

Est-ce que le désir est fait pour être satisfait ou est-ce qu'au contraire il est un moteur de la vie humaine, est-ce que le fait d'être toujours en état de désir n'est pas une preuve de santé ? Au fond, le désir désire à la fois la satisfaction et sa perpétuation. Rien n'est pire qu'une vie où le désir est satisfait en permanence, où il meurt dans la société. C'est toute la dialectique du désir, c'est la plus belle des choses qu'il soit, ne plus désirer est synonyme de la mort.

Ennemi

L'ennemi conserve. Avoir des ennemis est une manière de se persévérer dans la vie. On existe toujours mieux aux yeux de ses ennemis qu'aux yeux de ses amis. Les meilleurs amis ont parfois tendance à vous oublier ou même à trop bien vous connaître. Vos ennemis vous garantissent en quelque sorte une pérennité, une immortalité parce que la haine qu'il vous porte est inextinguible. Toute la difficulté lorsque l'on a des ennemis, vouloir que l'on existe à travers eux c'est de ne pas finir par leur ressembler car le propre du combat avec l'ennemi c'est qu’invariablement les deux parties finissent par être identiques. On se calque sur lui, on essaye de le vaincre dans son domaine de prédilection, donc on finit un jour par être le duplicata de celui que l'on a voulu détruire.

Cela est particulièrement vrai dans les relations parents-enfants. Au fond l'adolescence est l'âge de la révolte contre l'autorité paternelle ou maternel, en général paternelle, et puis l'on se rend compte avec le temps que l'on se contente de reproduire ce que l'on détestait chez ses parents. La grande difficulté avec l'ennemi est de ne pas devenir prisonnier de cette hostilité. Peut-être qu'une vie en ennemi est plus créatif, plus riche qu'une vie où l'on reste obsessionnellement fixé sur deux ou trois figures que l'on hais. Toutes les grandes passions illimitées peuvent vous ronger de l'intérieur et vous dessécher.

Misère

Il y a la misère matérielle qui est évidemment affreuse, mais qui en même temps n'est pas toujours déshonorante. Ce sont les pays riches qui ont fait de la misère une infamie. Nous avons oublié quelque chose que nos grands-parents savaient, que les sociétés traditionnelles savent encore, c’est que l’on peut vivre avec un strict minimum sans être sans être pourtant des gens misérables et méprisables. Il y a des milliards de gens qui vivent dans un certain nombre de pays avec peu d’argent et qui n’en sont pas moins dignes et aussi épanouis que les gens dans les bourgeoisies occidentales.

Il y a un deuxième sens du mot misère, c’est la misère morale. Celle-là ne se calcule pas, elle ne fait pas partie du PNB, elle n’est pas dirigé par la croissance, elle se reproduit à chaque génération parce qu’elle fait partie de la condition humaine. C’est la fameuse citation de Pascal : " la misère d’un homme sans Dieu ".

Recueillis  par Narcisse Adja Kaymon en 2001

Les Voleurs de beauté - Prix Renaudot 1997

 

 

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