Daniel Picouly : éruptions poétiques éparses

Daniel Picouly : éruptions poétiques éparses

Interview réalisée en février 2004

Paris, 1799. Maître de musique, maître d’escrime, le Chevalier de Saint-Georges se meurt. Un sang noir brûle son être. Sur le théâtre du monde, Beaumarchais frappe trois coups… Un dernier amour, un dernier mystère, un dernier espoir derrière l’inéluctable. Le monde change, il faut céder sa place. Une sentence résonne, venue de l’enfance : " L’homme vit douze mort, la dernière est l’oubli. " Un roman qui absorbe le lecteur dans l’univers théâtral et poétique de l’auteur et du héros. Daniel Picouly, à suivre dans " Tropismes ", une émission bientôt diffusée sur R.F.O.

Votre écriture est très lyrique, avec des éruptions poétiques éparses ; comment avez-vous travaillé cette écriture ?

" C’est une écriture qui est accordée au sujet, au thème, et à Saint-George. L’idée était de raconter la mort d’un homme somptueux. La langue doit lui ressembler. Elle s’est donc imposée. J’adapte la langue au propos ; c’est le propos qui génère la langue. Il fallait que ce soit une écriture pleine d’élégance, de noblesse. Il fallait qu’elle reflète la personnalité de Saint-George. C’est un aristocrate de la fin de 18ème siècle, il a une éthique, des qualités morales qui se traduisent par ses comportements. Tout cela devait se sentir. Je voulais qu’il ait une mort somptueuse et non pas une mort dans la misère comme on lui prête souvent. Cet homme a été enseveli dans un trou la mémoire collective, il faut le réhabiliter. Quand Saint-George sera rétabli dans la mémoire collective, on pourra le maltraiter. Mais là, on est dans une phase de mise en majesté. C’est donc une mise en conformité avec le projet. "

La narration du roman est particulière ; vous racontez ; vous interpellez le chevalier ; Comment avez-vous vécu avec ce personnage ?

" J’ai vécu en le bousculant un petit peu. Parce que j’avais le sentiment qu’il se laissait un peu faire. Dès les premières lignes, il avance dans la mort comme résigné. Ce fatalisme-là me mettait en colère. J’avais envie de l’aiguillonner. J’ai été aidé parce qu’il tombe amoureux de Jeanne. Mais même amoureux, c’est un personnage qui a parfois tendance à se laisser aller à une fatalité élégante, au lieu de s’insurger. Il s’insurge peu contre ce qui lui arrive qui est tragique, puisqu’il est encore jeune. On a l’impression que si Saint-George n’a pas ces amis pour le sortir de là, il se laisse mourir dans son coin. Donc oui, je l’ai interpellé chaque fois que j’avais le sentiment que, presque de façon romantique, il se laissait aller à sa douleur et à cette mort douce. "

Dans quel genre de jeu vous êtes, lorsque vous recréez un sous-marin jaune en 1799 ?

" L’écriture a plusieurs niveau : le niveau anecdotique, le niveau anachronique, auquel je tiens beaucoup dans mes livres. Je ne suis pas historien ; je tiens à ce que cela se voit, sous la forme avérée d’anachronismes patents, évidents, et déclarés. Ce sont des clignotants, qui ont pour but de piéger et d’emmener les lecteurs sur des fausses pistes. Ce sont des balises qui clignotent pour dire : attention anachronisme. Sur un troisième niveau, je voudrais que le romancier tienne la fonction de celui qui maintien l’esprit critique. Le romancier a une chance extraordinaire, c’est que le lecteur sait qu’il est un menteur. Mais, ces derniers temps, on a vu des historiens se planter, des révisionnistes… des gens qui veulent donner une certaine image de l’histoire, et comme ils sont historiens, ont leurs prête un certain crédit. J’aimerai bien que cet esprit critique, on l’exerce sur des gens qui ont la vérité en étendard. Ça nous ferait du bien. "

Vous n’êtes pas historien justement, alors quelle part de recherche a nécessité l’écriture du livre ? " Les bibliothèques sont de très bons outils, c’est un outil pas très compliqué à utiliser. Sauf la B.N avec son informatique qui est un peu chiante mais bon… Il faut chercher, avoir de la patience, et surtout savoir qu’on est un chercheur d’or. On trouve des pépites. Une fois qu’on est bien dans une bibliothèque, à se passionner tout-à-coup pour un livre qui traite de la médecine, d’ouvrage pillé en Italie, d’escrime… On est bien, on est tranquille : Il n’y a plus qu’à mettre en ordre, et surtout, il ne faut pas faire le malin ; Genre : je viens de l’apprendre, il faut que je le ressorte aux lecteurs. Il faut dégager quasiment 90% de ce qu’on vient d’apprendre… Sinon, c’est comme un excédent de bagages, qu’on fait payer aux lecteurs. Il y a eu une époque, où les gens aimaient apprendre beaucoup de choses dans les livres, et il y des choses dans le livre, avec Fulton, l’épée, Beaumarchais… on apprend des choses, mais je ne sors pas des fiches. Dumas, c’est plein de fiches. Jules Vernes, Victor Hugo, ces gens-là avaient cette fonction. Ils faisaient leur travail d’intellectuels, à une époque donnée. "

Le mythe de l’enfant Léopard ou ça vérité historique, semble vous tenir à cœur…

" Oui, c’est à dire que, par rapport à Marie-Antoinette, il a bien fallut un jour trouver une explication de ce fantasme d’enfant ; J’ai trouvé cette espèce de faille historique qui fait que c’est possible. Personne ne peut prouver le contraire, et ceux qui veulent le faire, en sont rendus à devoir considérer que c’est parce qu’ils ne l’acceptent pas. J’adore ça… Un jour, quelqu’un est venu me parler pour me dire : " écoutez, vous êtes en train de dire que Marie-Antoinette a eu un amant noir ? " Je lui ai demandé ou étais le problème là-dedans, si c’était parce qu’il pouvait être noir… Un autre m’a dit : » imaginez dans 50 ans, quelqu’un vous croira ! " Je ne lui ai pas répondu… mais il avait raison, c’est aussi ce qui fait la force des romans parfois. "

La treizième mort de Daniel Picouly, vous-y pensez ?

" Oui, bien sûr, l’oublie est pour moi la pire des morts. Ne plus exister dans la mémoire ou dans un livre quelque part qui traîne dans un bac, que quelqu’un trouve un jour parce que la couverture lui a plu… Alors cet homme pourra se replonger dans la vie de Saint-George, aller se documenter ; C’est une porte ouverte… Tant que quelqu’un pense à vous dans la vie, qu’on est tenu par une œuvre, un livre, une lettre, une citation, une photo, c’est bon. "

Un site Internet officiel a été créé ; Etait-ce une initiative personnelle, une proposition, une demande des lecteurs ?

" Oui, un peu de tout ça, et puis, quelqu’un est venu me proposer ça, un ancien élève à moi qui travaille maintenant dans l’informatique. L’idée a circulé, et voilà. Pour l’instant, je n’ai pas le temps de m’en occuper. Un jour je crois que j’y tiendrais une chronique, hebdomadaire peut-être, parce que j’ai tellement envie de gueuler sur des choses régulièrement. Des fois, je marche des kilomètres pour me défaire d’un coup de gueule… "

Quels genres de coup de gueule ?

" En ce moment par exemple, c’est tout ce qui touche à la discrimination positive et au mérite. Pourquoi impose-t-on des quotas ? Parce que sinon les tant de pour cent de femmes sur les listes électorales n’y seraient pas. C’est évident que le mérite ne suffit pas. Pourquoi nomme-t-on les gens ? Pour ce qu’ils sont ? Ce qu’ils représentent ? Pour des relations ? Pour des engagements politiques communs ? Pour leur seul mérite ? Je ne connais pas une seule personne qui là où elle est parce qu’elle le mérite... D’ailleurs un méritomètre je ne sais pas ce que c’est, j’en ai jamais vu. S’il n’y avait pas eu de quotas aux Etats-Unis, est-ce que l’on connaîtrait Denzel Washington, Wesley Snipes ? Non, il n’aurait pas eu de rôle. Maintenant, on les trouve vachement bien. Ils sont bons… Je vais dire un truc provocateur : si on ne voit pas de femmes, c’est qu’elles sont nulles, si on ne voit pas de noirs, c’est qu’ils sont nuls, si on ne voit pas d’asiatiques, c’est qu’ils sont nuls… C’est ce que ça véhicule, c’est ce que le système laisse entendre. "

D’où vous vient la diversité des genres que vous pratiquez ?

" Je suis une famille nombreuse à moi tout seul. Je pourrais écrire du théâtre ou autre, en mai je vais sortir quelque chose de complètement différent de ce qui est sorti là. Je m’amuse à travailler différents textes. Je ne veux pas tomber dans ce qui serait, métaphoriquement, " Misery " de Stephen King, même si cela doit me coûter des ventes... L’auteur qui confond son travail avec le chiffre des ventes, il est mal. "

Quel est le dernier livre qui vous a accroché ?

" Je n’arrête pas d’en parler, il s’agit de Mercedes Deambrosis, " La promenade des délices. " J’en parle dans toutes les émissions que je fais… C’est un livre magnifique, à la hauteur de son talent. Pour moi, il n’y a pas grand chose de meilleur en ce moment, il faut qu’elle continue à travailler, qu’elle ait de l’argent pour travailler. "

Lille est capitale européenne de la culture, si je vous dis le mot culture…

" La culture, c’est pour moi, d’abord ce que je n’ai pas. La culture c’est aussi ce qui permet de relier les choses entre-elles. C’est ce qui fait que pour moi Renoir sent le chocolat. Parce que lorsque j’étais petit, lorsqu’on ouvrait du chocolat, il y avait cette odeur, et il y avait Renoir. Ce n’est pas de la culture, mais c’est ma culture… "

Recueillis par J. K. (fev. 2004)

La Treizième mort du Chevalier (Ed.Grasset )

 

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