Vincent Ferré, Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu

Vincent Ferré, Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu

Interview réalisée en avril 2001

 

 Comment et quand avez-vous découvert Tolkien ?

J'ai découvert Tolkien à quinze ans mais c'est aussi l'âge auquel j'ai lu Proust sur lequel je travaille en ce moment. Il n'y a pas vraiment d'âge pour lire cet auteur, je connais quelqu'un de très cultivé qui l'a lu à soixante ans et qui a été époustouflé par Tolkien. Je l'ai lu un peu par hasard à cet âge et il s'est produit ce qui arrive à la lecture de tous les beaux textes dont on est fasciné par la découverte d'un monde dans lequel l'imaginaire joue un rôle essentiel. L'on est un peu perdu par la masse romanesque. Ce livre fait plus de mille pages, ça a été une lecture assez forte et beaucoup de questions dans lequel je ne trouvais pas de réponses me sont venues à l'esprit. Je sentais qu'il y avait vraiment une résistance. Je suis venu à Tolkien parce que je lisais beaucoup de romans médiévaux. Le résultat d'un sondage qui a fait un scandale à l'époque en Angleterre, qui considérait Tolkien comme le romancier anglais le plus important du siècle, cela donnait une idée de l'importance de cet auteur.

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur “Le Seigneur des Anneaux” ?

Le principe en maîtrise est d’explorer d’autres horizons . Après trois ans de licence en littérature comparée, je me suis rendu compte que ça pouvait intéressant de croiser la littérature médiévale et celle du vingtième siècle. J'allais en Angleterre à l'époque ce qui m'a permis de lire les ouvrages en anglais. Il m'est apparu en ce moment-là que les gens qui travaillaient sur Tolkien étudiaient essentiellement " Simarillonè ", donc le merveilleux, du pouvoir ou des sources de Tolkien. Je me suis intéressé à l'axe de la mort parce que paradoxalement cela avait été très peu exploité et exploré par les critiques.
La séparation entre les personnages immortels et les personnages mortels est un des points centraux du texte. L'aventure est une découverte progressive du pays de la terre du milieu, du danger et de batailles. Cela me semblait vraiment un point à creuser, de fil en aiguille, le côté universitaire m'a poussé à aller au bout des recherches. Très souvent les gens croient que Tolkien est un auteur pour les enfants ou pour les personnes qui aiment la science-fiction ou ceux qui participent aux jeux de rôle.

Pouvez-vous nous rappeler qui était Tolkien ?

Le Seigneurs des anneaux a été écrit il y a cinquante ans à peu près. Tolkien avait soixante-deux ans à cette époque. Il était très connu dans le milieu universitaire pour ces travaux sur la littérature médiévale et les langues anglo-saxon. Pour le grand public Tolkien devient l'auteur de " Bilbo le Hobbit " en 1937 qui est le livre que lisent tous les enfants anglais, c'est le livre qui l'a rendu très populaire. A la demande de son éditeur, il commence à écrire une suite cet ouvrage, alors que depuis 1916, il écrivait des légendes qui se rapportait à la création et aux premiers âges du monde qu'il a inventé. C'est d'abord pour faire plaisir à son éditeur que Tolkien écrit la suite de " Bilbo le Hobbit ", et progressivement la Terre du milieu, le monde qu'il a inventé s'est précisé dans le texte. Dans ce monde se déroule une quête inversée, c'est à dire que les personnages vont essayer de détruire un anneau qui a été créé des milliers d'années auparavant par le seigneur des anneaux et qui pourra lui permettre d'étendre sa domination à l'ensemble de la Terre du milieu. Il s'agit de détruire un objet dangereux. Les Hobbit qui sont donc les personnages inventés par Tolkien vont traverser une bonne partie de la terre du milieu, ce qui est pour le lecteur l'occasion de découvrir toutes les régions inventées par Tolkien. Il y a justement une carte au début du livre qui indique d'emblée qu'ils sont dans un autre monde.

Quelle est votre définition de la fantaisie moderne ou héroïc fantasy ?

Il y a eu il y a quelques mois une émission consacrée à Tolkien sur Forum, une chaîne du câble, elle essayait de définir la fantaisie. C'est peu de définir la fantaisie. C'est un genre proche de la science-fiction, elle donne en général une large place à l'imaginaire et au merveilleux et dans lequel le mode de vie qui est décrit est globalement médiéval.
La fantaisie existait avant mais Tolkien lui a donné une toute autre ampleur parce qu'il a créé pratiquement de toute pièce un monde qui apparaît comme cohérent et dans lequel la vraisemblance est poussée à son paroxysme.

Comment naît en Tolkien " Le seigneur des anneaux "? Quelles sont ses sources d'inspiration et ses influences ?

Tolkien est un linguiste à l'origine, il invente des langues. Pendant la première guerre mondiale il a commencé à raconter des légendes qui se rapportaient au monde qu'il inventait, il voulait donner un cadre aux langues qu'il avait inventées. Il a souhaité écrire des histoires dans lesquelles les personnages parleraient ces langues. C'est donc une invention complète. Il n'est pas le premier à l'avoir fait. Tolkien a donc été influencé par le récit et par les légendes.
La deuxième chose est qu'il a voulu écrire le livre qu'il rêvait de lire, il était intéressé par le récit imaginaire et ne trouvait pas suffisamment de textes à son goût alors il a décidé d'en écrire lui-même. Après avoir écrit pour ses enfants, " Biblot le Hobbit ", il a voulu écrire un texte beaucoup plus long qui pourrait émouvoir, faire rire ou pleurer ses lecteurs dont il se souciait particulièrement des réactions. Tolkien était gêné par l'absence d'une mythologie pour l'Angleterre. Le Nord a ses traditions, la Grèce a la sienne et l'Angleterre n'a rien, il trouvait cela un peu sévère, donc le rejetait car trouvait le merveilleux trop visible. C'est ce qui l'a poussé à en créer une de toute pièce, ce qui était quand même très ambitieux. L'invention de ce récit et du monde qui en découlait lui a pris une vingtaine d'années, la genèse du " Seigneur des anneaux " a été extrêmement longue.

Votre livre est une présentation du " Seigneur des agneaux ", une réflexion faite sur la mort dans l'ouvrage de Tolkien. Vous commencez par la description des principaux personnages dans le premier chapitre qui fait apparaître le rapport entre la notion de mal et du bien, surtout l'analogie qu'il y a entre le mal et la mort. Comment interprétez-vous tout cela ?

J'ai choisi de présenter les personnages de l'ouvrage dans ce sens pour montrer que l'axe de la mort permet d'unifier un peu toutes les remarques que l'on peut faire à la lecture de ce texte. Tolkien a choisi d'opposer assez nettement deux zones, les personnages maléfiques qui incarnent la mort et les personnages qui vont défendre la vie, le monde tel qu'il existe, en essayant de le préserver de l'emprise du Seigneur de Anneaux.
C'est pour cette raison que les personnages maléfiques étaient ceux qui voulaient toujours dévorer, manger, phagocyter tout autour d'eux, on pense par exemple à Arachné qui se nourrit d'autres personnes, ou Sauron qui essaye d'étendre sa domination sur le monde et de tout détruire.

A côté de ceux-là des personnages de Frodo, Sam et leur compagnon vont s'employer à lutter contre domination du Seigneurs de Anneaux pour finalement le vaincre. On retrouve dans ces personnages le côté humain, donc toutes nos faiblesses, sans vouloir faire d'eux des héros simplistes qui pourraient triompher très facilement d'une aventure. C'est vrai qu'il y a cette analogie mais sans que ce soit couper au couteau, bien au contraire. L'ennemi est souvent en nous.

On remarque que la situation géographique de la terre du milieu s'inscrit dans une sorte de traversée du danger comme vous le soulignez si bien dans votre livre, et aussi de la révélation de la mort ?
Dans le récit, on part du nord-ouest de la terre du milieu, on traverse la grande diagonale, les personnages vont traverser des montagnes, des forêts, des fleuves, arriver dans différents royaumes, et atteindre progressivement au Mordor qui est le royaume de Sauron. Mordor qui est lieu où vit Le Seigneur de Anneaux est l'image de ce que deviendrait la Terre du Milieu si le Seigneur de Anneaux triomphait. Le récit est centré sur le personnage de Hobbit, qui au début n'a absolument pas demandé à accomplir cette mission, l'anneau leur échoit et il faut faire quelque chose, c'est ainsi qu'ils décident d'accepter cette mission, ce voyage qui va les faire traverser tous ces royaumes et leur faire prendre conscience du danger et de la mort. L'idée de la mort sert un peu de fédérateur dans " Le Seigneur des anneaux "...

Comment dissociez-vous ce rapport à la puissance et au pouvoir en liaison avec l'anneau ?
L'anneau est le symbole de tout le pouvoir, c'est ce qui permet à Sauron de se forger pour conserver le pouvoir lorsqu'on le détient. Lorsqu'il le perd il devient extrêmement vulnérable. La recherche du pouvoir est une soumission à ce pouvoir pour extraire cette vulnérabilité. Tolkien voulait montrer que la recherche de la démesure, cette volonté d'aller au-delà des limites conduit toujours à la mort, la destruction et à la défaite.

Qu'est-ce qui explique cette quête permanente du danger comme pour garder contact avec la mort ? On a l'impression que cela est indispensable pour faire évoluer les différents personnages…
Au début les Hobbit n'ont conscience de rien, ils vivent dans un monde libre. Progressivement ils vont être confrontés au danger, plusieurs de leurs compagnons sont tués. C'est donc en étant au contact de la mort qu'ils prennent conscience de la vie, du danger, et ainsi, ils s'améliorent en développant toutes leurs forces, qui, à l'origine étaient cachées. C'est là l'intérêt d'avoir choisi comme héros des personnages qui font un mètre de haut, qui n'ont aucune force physique, mais une grande astuce et une incroyable détermination.
Il est certain que Tolkien a choisi ces héros pour montrer justement que n'importe quel être humain a en lui des qualités qu'il ignore et qui peuvent se révéler dès que la situation l'exige. Il faut remarquer que dans le texte de Tolkien, l'évolution est très nuancée puisqu'en allant jusqu'à Mordor certains des personnages évoluent négativement. Je pense à Frodo, le porteur de l'anneau qui coordonne tout par l'anneau, tentant d'utiliser son pouvoir. C'est donc autour de l'anneau que se fait cette évolution nuancée des personnages.

Quel était le véritable rôle des femmes dans " Le Seigneur des anneaux " ?

A la lecture du texte, elles paraissent reléguer au second plan. C'est un reproche qui est fait souvent à Tolkien. C'est vrai que les personnages principaux sont des hommes et que les femmes sont souvent reléguées à l'arrière-plan. Les personnages féminins importants sont en général rares dans les textes de Tolkien. Ce n'est pas du tout du sexisme, simplement que dans Le Seigneur des anneaux la femme est inspiratrice du chevalier. C'est pour elle qu'il se bat, c'est peut-être scandaleux, mais c’est je crois un parti pris esthétique. Dans Le Seigneur des anneaux nous sommes aussi dans le contexte du chevalier qui cherche à gagner une terre et une position sociale qui va lui permettre d'épouser la femme qu'il aime. Si les femmes ne sont au premier plan, l’on remarque qu'elles sont toujours présentes à l'esprit des personnages, animent toutes leurs actions, et il ne faut pas oublier que certains personnages les plus importants du " Seigneurs des anneaux " comme Galadriel sont des femmes.

L'ordre chronologique du " Seigneur des anneaux " ne suit pas toujours un cours normal ? Comment expliquez-vous cela ?

Lorsqu'il a organisé son récit, Tolkien a décidé d'opter pour un système de va-et-vient. En suivant un personnage pendant un moment, on le quitte puisque le groupe dans lequel se trouve ce personnage, finit par éclater. L’on revient ensuite à d'autres personnages en amont et ainsi de suite. Ce n'est pas toujours facile à suivre, mais l'intérêt de cet exercice, c'est d'éviter la monotonie et permettre d'entretenir l'effet de suspense. Il y a aussi le fait qu'il n'y a pas toujours de rapprochement entre les épisodes, ce qui poussait Tolkien à faire jouer intelligemment les variations des ressemblances. Un des phénomènes les plus marquants du Seigneur des anneaux est le réveil de l'union des peuples qui, à priori, étaient parfois opposés et parfois s'ignoraient. Cela ne se faisait pas d'une manière aussi nette, on ne percevait pas leur ressemblance flagrantes et littérales. Ces idées ne seraient pas aussi claires si Tolkien n'avait pas opté pour le phénomène de l'entrelacement. Cela l’a obligé à écrire son récit dans un ordre chronologique avec des cartes, ce qui lui a demandé beaucoup de réécriture. C'était manifestement le moyen de tenir le lecteur en haleine pendant mille pages, sans qu'il ne s'ennuie.

Quelle place occupe " Le Seigneur des anneaux " dans l'œuvre de Tolkien ?

" Le Seigneur des Anneaux" occupe une place centrale dans l'œuvre de Tolkien. C'est un récit de circonstances qui est improvisé et qui va à l'encontre de tous les grands principes au conte de fée au sens large du terme. Ce texte est vraiment la pierre angulaire autour de laquelle gravitent tous les autres textes de l'œuvre de Tolkien.

Recueillis par Narcisse Adja Kaymon (avril 2001)

Tolkien sur les rivages de la terre du milieu - Christian Bourgois Editeur

 

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