Titouan Lamazou : Objectif Congo

Titouan Lamazou : Objectif Congo

Interview réalisée en mai 2002

Après le Benin, le Mali et Madagascar c'est à Kinshasa au Congo, ex Zaïre, que Titouan Lamazou a posé ses valises pour poursuivre son tour d'Afrique noire. Entretien à la fnac de Lille.

Genèse

Je m’étais déjà intéressé à aborder les pays par leurs artistes. L’on a souvent pris l’habitude de montrer la merde des pays du tiers monde plutôt que de faire découvrir le talent des gens. J’ai voulu m’intéresser aux talents des gens. J’étais déjà allé au Benin, au Mali et à Madacascar. J'ai un ami s’occupe de monter une collection sur l’art contemporain africain, il sillonne toute l’Afrique depuis une quinzaine d’années pour cela. C’est ce dernier qui m’a conseillé d’aller à Kinshasa où un il y a grand cloisonnement artistique. Cela m’a donné envie d’aller voir, j’étais parti pour y faire que quelque jours et je suis resté six mois.

Kinshasa

C’est un beau nom assez évocateur. J’ai été bercé par l’histoire des colonies depuis la période de Stanley. Aujourd’hui après y avoir séjourné cela n’a plus le même sens.

Musique

C’est ce qui vient à l’esprit des gens tout de suite lorsque l’on parle de Kinshasa ou du Zaïre. Celle des Papa Wemba et autres groupes musicaux qui représentent le rêve de beaucoup de jeunes congolais. Je ne suis pas très fan de cette nouvelle vague, j’aime beaucoup les anciens comme Wendo Kolosoy, Tabu Ley, elle est plus mélodieuse. Cette musique des anciens s’est un peu dégradée, aujourd’hui elle n’est plus qu’une imitation d’elle-même. Il n’y a plus de grande création musicale à Kinshasa. Le Congo est associé à musique pour la plupart des gens. J’aime bien écouter la musique comme tout le monde mais je ne suis pas fan de percussions, par contre l’environnement des musiciens de ce pays m’intéresse beaucoup. Le peuple n’ayant confiance à aucune autorité institutionnelle, les grands musiciens restent son maître absolu. Cela va même plus loin puisque des clans se forment autour de chaque groupe ou artistes, les partisans d’Olomodé affrontent quelquefois ceux de Wemba ou du groupe Zaïko. Lorsque ces artistes reviennent de Brazza par le ferry, tous les fan-club de chacune des 24 communes de Kinshasa, c’est à dire des milliers de personnes, viennent les attendre sur le quai comme si on attendait un libérateur. Lors d’un dîner officiel auquel Papa Wemba, qui vit en France mais retourne régulièrement au pays se ressourcer, et moi étions conviés, des notables du pays lui demandait son avis sur tout, de la politique à l’agriculture en passant par l’économie. Les musiciens sont comme des guides spirituels dans ce pays.

Architecture

Je dirai non-architecture. Il y avait un plan d’urbanisme qui avait été fait par les Belges à l’époque. Kinshasa comptait 400 000 habitants quand il sont partis, la ville en compte aujourd’hui 10 millions. Après l’indépendance les autorités n’ont jamais tenu compte de l’héritage architectural des Belges. L’urbanisme est une véritable catastrophe à Kinshasa, il reste des vestiges des années 30 et 50, des constructions occidentales, de très beaux monuments qui pourraient être aussi bien à Casanblanca qu’à Paris, ça n’a rien d’africain. Depuis l’indépendance c’est un vrai sinistre, on construit n’importe quoi, n’importe où et n’importe comment. La plus belle tour de Kinshasa qui abrite le ministère de la culture et la télévision nationale a un ascenseur sur six qui marche et encore pour appeler l’ascenseur, il faut frapper à la porte pour qu’un machiniste à l’intérieur vous envoie l’ascenseur. Il y a dix sept étages et en fonction du nombre de coups que vous donner sur la porte le machiniste sait de quel étage pour l’appeler, c’est sidérant pour immeuble qui abrite un ministère si important. La plupart des quartiers ont poussé sauvagement, le pays étant en proie à la guerre civile, les gens affluent de la campagne et de province. Il faut savoir que depuis 1998 il y a eu 3 millions et demi de morts, je trouve qu’on en parle pas assez. Cela se passe dans une petite partie du Congo avec des gens que l'on nomme rebelles mais qui sont à la solde de sociétés occidentales pour avoir la main mise sur l’or, le diamant et d’autres richesses minières. Ces nouveaux quartiers poussent de façon incontrôlée et avec le rivage du fleuve il y a plein de sable ce qui provoque souvent des glissements de terrains entraînant des centaines de morts.

Mode

Il en a une grande illustration dans le livre. Le congolais est reconnu pour son attachement à la mode. J’ai rencontré des créateurs de mode à qui j’ai demandé de travailler le pagne. Le pagne est une vraie mémoire, tous les artistes musiciens et hommes politiques importants ont des pagnes à leur effigie. Les curés ont le pagne pour leur église. Malgré toute la créativité qu’il y a dans ce pays il faut reconnaître que la mode occidentale a toujours une grande influence sur la jeunesse de ce pays qui préfère être habillé en Kenzo ou Yves Saint-Laurent qu’en pagne africain confectionné par un talentueux créateur congolais qui n’a pas le prestige du nom.

J’ai donc fait travailler ces créateurs congolais et ensuite fait appel à des filles de l’école de mannequin de Kinshasa pour arborer les superbes créations de ces couturiers sans nom prestigieux. Les défilés de mode là-bas s’apparentent à des pièces de théâtre, ce sont de vrais shows. C’est dommage que les réseaux occidentaux de la mode font tout pour barrer la route à ces créateurs du tiers monde mais j’ai l’espoir qu’un jour ils émergeront car ils sont vraiment très talentueux.

Religions

La sorcelerie a une place prépondérante au Congo mais les lieux de cultes religieux fleurissent de partout. Il y a les églises catholiques et protestantes mais surtout une multitude de sectes. Cela attirent les prophètes en tous genres du monde entier, surtout ces églises protestantes américaines qui arrivent en masse et qui font des meetings qui réunissent des dizaines de milliers de gens.

Sport

Comme l’art et la musique le sport est aussi une voie pour s’en sortir. Les jeunes rêvent de briller au football ou à la boxe dans le but d’aller être professionnel en Europe. Les clubs de boxe sont dans la rue avec des installations de fortune. Il faut savoir que plusieurs champions de France d’origine congolaise ont été formés dans ces clubs au départ. Depuis le combat Mohamed Ali – Georges Forman en 1975 à Kinshasa, ce pays est devenu un vivier de la boxe mondiale. Toutes ces activités sportives que vont survivre des leaders passionnés ne sont absolument pas subventionnées mais entretiennent l’espoir chez les jeunes.

Médias

Il y a aujourd’hui la liberté de la presse au Congo, c’est à dire qu’il y a à peu près une soixantaine de quotidiens et hebdo au Congo Kinshasa, seulement il est interdit d’en distribuer à l’extérieur. Les douaniers vous les prennent à l’aéroport lors des contrôles. J’avais réussi à en passer sans les pages de couverture donc sans les titres. Certains journaux sont intemporels, ils s’arrêtent pendant des mois et reprennent ensuite. Il y a même des journaux personnels. Il existe quelques journaux fiables et bien installés et quelques autres qui sont un peu n’importe quoi, comme quelqu’un qui relate les déboires de son voisin par exemple. Tout cela crée des tentions. La diversité de le presse est assez amusante. En ce qui concerne la télévision elle déborde d’émissions musicales qui sont en fait de vrais débats politiques entre partisans de groupes et chanteurs. Les animateurs se font payer pour recevoir les groupes, comme dans la plupart des pays africains, il y a la corruption partout. La musique et les églises monopolisent une grande partie des programmes.

Education

C’est un sujet que je ne connais pas très bien mais je sais qu’il y a une élite qui arrive à faire étudier ses enfants. Il n’y a pas beaucoup de familles qui peuvent se permettre d’acheter toutes les fournitures scolaires nécessaires à la réussite de leurs enfants. C’est encore une génération à venir qui va être très touchée par le manque d’éducation convenable, un peu comme en Haïti ou à Madagascar. En Haïti vous avez la plupart des enfants qui jusqu’en classe de cours moyen deuxième année continuent à ne parler que le créole. Devenus adultes ces enfants ne feront jamais de révoltent sérieuses car il ne sont ni bien éduqués ni instruits, les gouvernants en sont tranquilles.

Théâtre

Il y a une cinquantaine de troupes théâtrale à Kinshasa, certaines jouent un rôle fondamental dans le développement de la culture congolaise, toujours grâce à certains personnes de bonne volonté qui font vivre les maisons de la culture qui, là-bas sont de véritables lieux de vie culturelle. Face à hégémonie des sectes qui ont de l’argent les activités comme le théâtre d’improvisation rassemble beaucoup de jeunes dans les rues de Kinshasa. Ces compagnies dirigées par des militants culturels s’inspirent beaucoup de l’actualité nationale et internationale toujours très fournie, et sont aussi des tribunes de sensibilisation sur les maux comme le sida et les grandes maladies tropicales qui déciment la population.

Beaux-Arts

Au Congo il y a des artistes très connus, qui exposent dans le monde entier comme Chéri Samba qui sont en associations dans un concept qu’ils appelle l’art populaire. Leur peinture est un mélange d’art occidental et d’art africain très réussi, elle est inspirée aussi de bandes dessinées puisque ce sont des peintures à textes. La principale source d’inspiration est le peuple, la vie populaire, avec une improvisation permanente, l'art populaire reflète aussi bien ce qui se passe dans le monde que dans la rue. Ils ne sont pas tous bons évidemment, mais il y a quelques peintres de grands talents. Il y a aussi l’école officielle où l’on retrouve des peintres qui font de la peinture occidentale pure, ce sont de très bons peintres mais je ne considère pas ce qu’ils font comme étant de la peinture africaine. La vraie peinture africaine est celle née dans la rue qui a été développée et qui aujourd’hui commence à être reconnue dans le monde entier. Comme il y a peu de solutions pour s’en sortir au Congo les peintres reconnus et les musiciens ont beaucoup d’influences sur les notables, beaucoup plus qu’en occident où le point de vue de l’artiste sur un grand fait de société n’est pas de première importance. Depuis que certains artistes peintres exposent à travers le monde entier, cet art est pour le congolais un moyen de s’en sortir. 

("Le Lavement" Cheri Samba")

Voyage

Je pars ailleurs pour le plaisir que cela me procure, aussi bien en navigation maritime qu’en séjours par agence de voyage. J’aime rencontrer des gens nouveaux. Les Congolais cherchent à partir en Europe pour une question de vie, pas pour le plaisir de voyager. Comme beaucoup d’africains ils ne se demandent jamais ce qu’ils vont faire l’été prochain.

Quelle musique écoutez-vous actuellement ?

J’écoute les musiques en boucle, actuellement c’est l’avant dernier album de Bob Dylan et une musique d’Indonésie. Je me sers de la musique pour m’enfermer, je la mets en boucle lorsque je travaille sans vraiment l’écouter, juste pour avoir un son.

Au cinéma ?

J’aime bien les films de Scorcesse mais je ne suis pas un cinéphile. Comme pour la musique il m’arrive souvent de mettre un dvd lorsque je suis dans mon atelier et de n’écouter que le son, j’ai dû mettre certains films comme "Pulp Fiction" une trentaine de fois en entendant que le son.

Avez-vous été marqué par une exposition dernièrement ?

Je ne vais plus aux expositions. J’en ai vu et fait beaucoup dans ma vie, aujourd’hui aller à une exposition ne m’intéresse plus.

Recueillis par N. Adja Kaymon (mai 2002)

Congo Kinsasha  Ed. Gallimard

 

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