Sylvie Brunel : Faim du Monde

Sylvie Brunel :  Faim du Monde

Interview réalisée en décembre 2000

 

Les actions humanitaires se développent, prennent des dimensions commerciales. Sylvie Brunel, de passage à Lille pour présenter le dernier ouvrage d'Action Contre la Faim, a accepté de faire le point sur un phénomène dont on peut se demander jusqu'à quel point il n'est pas une mode liée à une philosophie nouvelle de nos sociétés occidentales.

Pouvez-vous nous expliquer la genèse d'Action contre la faim ?

Action contre la faim a été créée au début des années 80 par des intellectuels qui souhaitaient se mobiliser contre la famine au Cambodge et contre l'invasion de l'Afganistan par l'URSS. A cette époque, ce furent des intellectuels tels Jacques Attali, Bernard Henry-Lévy, Françoise Giroud qui en furent les instigateurs. Au fil des années, elle est devenue une structure de plus en plus importante, qui est passée de la petite fédération de comités locaux, destinée à conscientiser contre la faim dans le monde, à une énorme machine humanitaire. Pour vous en donner l'illustration, le budget d'intervention de cette organisation qui était de 39 millions de Francs en 1989, est dix fois plus élevé aujourd'hui, c'est à dire 390 millions de francs. Actuellement, Action contre la faim est reconnue pour sa capacité à traiter la famine par des produits nutritionnels. Les intellectuels du début sont toujours présents, comme Françoise Giraud qui est encore très active. Certains sont partis et ont été remplacés par des professionnels de l'humanitaire.

Action contre la faim est devenue une multinationale....

Vous avez raison de soulever cette question. Aujourd'hui, les organisations humanitaires, les vraies, les grosses, sont devenues des structures institutionnalisées qui ont des méthodes d'action et des volumes d'intervention qui les apparentent aux plus importantes entreprises. Elles sont d'ailleurs des actrices privilégiées au niveau des relations internationales. Néanmoins, il faut bien reconnaître que les salaires restent faibles mais il y a toujours la motivation, le souhait de faire carrière dans une organisation de ce type plutôt que dans le privé. Engagement et humanité restent présents.

Comment se fait le relais entre les différents pays où votre organisation est implantée ?

II y a quatre sièges dans les grandes capitales, Londres, New York, Madrid et Paris qui est la maison mère. Nous avons une quarantaine de délégations dans un grand nombre de pays, voire une cinquantaine si on compte les sièges internationaux. Il est vrai que l'Afrique représente aujourd'hui 40% des missions, mais nous sommes présents dans le monde entier, et en particulier en Amérique centrale, en Colombie, au Laos, en Birmanie, au Srilanka, en Tchétchénie, au Kosovo. Quelle est votre définition de l'humanitaire ? Cela reste pour moi l'humanisme concrétisé au travers d'un geste de secours et d'altruisme envers son prochain. C'est l'humanisme incarné dans la main tendue, dans un geste de solidarité. J'ai bien conscience que c'est une définition très personnelle, mais c'est la raison pour laquelle je me suis engagée.

Quel est le parcours qui vous y a amenée ?

Comme beaucoup de jeunes de 17-18 ans, j'étais très marquée par tout ce que je lisais sur la colonisation, les inégalités de développement. Le discours de l'époque était unilatéral. Il y avait eu des victimes dans le Sud colonisé, victimes maltraitées par le reste du monde et en particulier par l'Occident impérialiste et qui aujourd'hui n'en finissent pas d'en supporter les séquelles. J'avais envie d'aller plus loin, d'en savoir davantage et de pouvoir travailler concrètement sur ces questions. Entrer à Médecins sans Frontières était un rêve abouti, c'était rejoindre ces French Doctors qui, à l'époque avaient une campagne d'affichage intitulée " Dans le hall d'attente, deux milliards d'hommes".

Quelle est votre formation ?

Je suis agrégée de géographie, docteur en économie, diplômée d'école de journalisme, j'ai une maîtrise en droit public, je suis aujourd'hui professeur à Sciences Pô.

Vous avez touché un peu à tout, est-ce un avantage pour faire de l'humanitaire ?

Oui, mais j'ai commencé à bûcher à 23 ans. Je ne suis pas de ceux qui ont fait des études à rallonges, j'ai utilisé des passerelles, par exemple de l'agrégation de géographie à la maîtrise de droit. Vous aborder dans ce livre la notion de Démocratie particulière... Nous abordons des notions qui nous choquent. A partir de l'exemple de la Sierra Leone notamment, mais aussi de l'Angola, dans certains pays, pour conclure des accords de Paix, on essaie de l'extérieur de les plaquer sur des sociétés qui n'ont pas encore le cheminement et le mûrissement internes nécessaires. J'invoque les conférences nationales qui, dans les années 90, ont réuni les Africains autour d'une table, pendant des mois, voire des années. Elles ont abouti à des systèmes de consensus qui étaient assez proches des fonctionnements traditionnels dans lesquels les Africains s'incarnent, c'est à dire que tout le monde a le droit de parler jusqu'à ce que l'on arrive à un accord valable. Malheureusement sont arrivés des pseudo- candidats démocrates qui avaient surtout l'avantage d'être des anciens fonctionnaires des Nations Unies, qui ont truqué les élections de façon abominable. Comme ils arrivaient investis du blanc-seing de la communauté internationale, ont été créés des gouvernements soi-disant démocrates mais avec une légitimité non-interne, puisque imposés de l'extérieur. Ces gouvernements démocrates, sous prétexte qu'ils avaient été investis par la légitimité des urnes, n'ont pas hésité à utiliser des méthodes les moins démocratiques possibles, pour pacifier des territoires dans le but non pas de servir le peuple, mais avec l'objectif de capter les richesses des terres qu'ils accaparaient. En Sierra Leone, on vit apparaître des bombes à fragmentation employées par le gouvernement avec l'appui des Casques Bleus, voire celui des mercenaires. Ceci nous interpelle sur la façon dont est perçue la démocratie dans certains nombre de pays. Lorsqu'on voit les programmes assignés à certains états africains, par les fonction- naires internationaux, afin de démanteler tout ce qui fait leur pouvoir, c'est à dire la santé, l'éducation, la justice, la fonction publique, on se rend compte que de telles méthodes employées en Occident, provoqueraient la révolution et la guerre sociale. Il y a donc inégalité de traitement, ce qui est inadmissible. L'humanitaire nous impose le devoir de par notre mandat de dénoncer les actes inconvenants.

Certaines personnes ressentent parfois une gène quant aux actions humanitaires parce qu'on a l'impression que l'Occident se contente de nourrir les peuples du Tiers Monde, au lieu de leur apprendre à cultiver les terres pour éviter les famines...

Je suis tout à fait d'accord, on ne peut prétendre résoudre par des solutions humanitaires des problèmes qui relèvent d'un traitement politique, économique et social. Actuellement, l'humanitaire est devenu, il est vrai, un peu la bonne à tout faire que l'on peut utiliser au lieu de poser les vrais problèmes dans le cadre de l'OMC, de la dette etc. Maintenant, quant à leur apprendre à pêcher, cultiver la terre et autres solutions, je vous citerai ce fameux proverbe qui dit : "Si tu me donnes à manger un poisson, je le mangerai un jour, si tu m'apprends à pêcher, je n'aurai plus faim». Ceci m'horripile ! Dans les pays où nous intervenons, les savoir-faire existent déjà, les paysans connaissent totalement leur territoire, ils ont la mémoire des catastrophes et nous prétendons leur apporter des techniques ! Ce que nous devons leur donner ce sont les moyens financiers et matériels de mettre en œuvre leurs savoirs. L'agriculteur français qui part en Afrique, part en mission, alors que l'agriculteur africain en Europe est censé venir en stage, cela est exaspérant ! Au nom de cet amateurisme angélique, nous avons commis beaucoup d'erreurs. Je sais que nos volontaires, il y a quelques années, ont voulu crée au sud de Madagascar, un programme sur le riz... J'ai dû intervenir en ma qualification de géographe, pour leur faire comprendre que la culture de cette céréale serait désastreuse dans cette région connue pour sa sécheresse. Je m'insurge aussi contre des actions visant à remplir des camions et des avions de n'importe quoi, emportant n'importe qui, n'importe quand, n'importe où.

Comment Action contre la faim s'assure-t-elle que ses programmes vont directement au bénéfice des populations nécessiteuses ?

En vingt ans, nous avons beaucoup appris, donc nous avons mis en place des conditions d'intervention. Celles-ci sont simples : - Libre choix des bénéficiaires de notre aide. Nous ne remettons pas l'aide à des structures de secours pour qu'elle soit redistribuée, il n'y a pas d'intermédiaires. - Libre choix des lieux d'intervention. - Libre choix des méthodes d'intervention. Si toutes ces conditions ne sont pas réunies, nous préférons ne pas intervenir dans le pays. Ayant une force de frappe, nous pouvons nous permettre cela.

Pour un état en guerre, il est très intéressant de voir arriver Action contre la faim ou Médecins sans frontières, ou encore Médecins du monde, parce que c'est un volume logistique. Ce sont des camions, de la nourriture, de l'eau, ce sont des conteneurs équivalents à des milliers de tonnes. Le problème auquel on se heurte, ce sont les pays aidés, non pour des raisons humanitaires mais stratégiques, comme la Corée du Nord, le Soudan. Dans ces cas-là, les humanitaires posent difficilement leurs conditions.

Hier, à la fin de votre conférence, plusieurs étudiants sont venus vous voir pour se renseigner sur les conditions d'entrée dans un programme d'ONG. Ne pensez-vous pas que l'humanitaire soit devenu très tendance ?

J'ai 40ans et je remarque aujourd'hui quelque chose : j'ai connu la décennie 80-90 où aller travailler dans le Tiers-Monde apparaissait comme stupide. La mode était à la réussite dans le business, les jeunes lisaient Challenge. Tout ce dont ils rêvaient, était de faire de grandes écoles de commerce et d'aller aux Etats-Unis, au Japon, etc. Actuellement, il y a un retour vers la solidarité qui a été permis justement par cette vogue de l'humanitaire. Nous avons donc un tas de jeunes qui veulent y participer. A Sciences Pô, a été créée une filière du développement où sont inscrits plus de 200 étudiants. Cela était impensable il y a dix ans, le développement n'était même pas étudié.

A quoi imputez-vous cela ?

Justement au fait que l'humanitaire ait été mis à toutes les sauces. Il fut porté au premier plan, par toutes les actions menées et il vaut mieux qu'il soit dévoyé mais que de nouveau des jeunes aient envie d'aller de l'autre côté du monde. Tous les combats comme celui de Seattle et de Nice n'auraient pas été possibles il y a dix ans quand la seule préoccupation des jeunes était leur carrière. Finalement, on peut critiquer et on a raison de parler de récupération puisque c'est devenu un business, cependant cette volonté qu'ont les jeunes de vouloir participer à un mouvement de solidarité internationale, est un élan formidable. Nous nous devons, en tant que formateurs, de les préparer à ce qui les attend sur le terrain.

Faites-vous travailler des citoyens de pays bénéficiaires dans Action contre la faim ?

Bien sûr, sinon cela ne pourrait pas fonctionner. L'idée est qu'il faut quelques expatriés, pour une raison fort simple : cela évite d'être pris au piège de toutes les idées reçues locale- ment, à savoir que si vous venez de l'extérieur, vous n'êtes pas en rapport de force. Mais il ne faut pas se leurrer, les programmes ne peuvent fonctionner que grâce aux médecins locaux. Les équipes locales représentent quatre mille personnes grâce aux quelles les programmes continuent quand les Occidentaux doivent rentrer parce qu'ils reçoivent l'ordre d'évacuer. Juba, au sud du Soudan, en est un exemple type. C'est une ville où très souvent il est impossible d'accéder parce que le gouvernement de Khartoum pose de telles conditions que les expatriés ne peuvent s'y rendre. Aussi le programme continue grâce aux Soudanais. Beaucoup de gens du Libéria, de l'Afghanistan, de Sierra Leone participent à Action contre la faim. C'étaient des participants locaux qui ont pris des responsabilités, avec cependant un bémol, à savoir qu’être Libérien ou Soudanais vous protège moins que d'être Français dans le même pays. Pour le jeune allumé dans la rue avec sa kalachnikov, vous n'êtes qu'un noir et vous n'avez pas derrière vous la force ' d'un consulat. Le danger peut être parfois très important.

Y a-t-il des jeunes qui désirent partir pour optimiser leur C. V. ?

Cela n'est pas vraiment un plus, tout dépend des recruteurs. Certains vont se dire : ce type a donné une partie de sa vie et d'autres penseront qu'ils ont devant eux quelqu'un d'incontrôlable, capable de tout larguer pour partir le lendemain. Si vous êtes carriériste, mieux vaut faire un stage dans une grande entreprise à la fin des études supérieures et intégrer tout de suite le cursus. Au retour de trois ou quatre années humanitaires, vous avez perdu en ancienneté et en proximité. Vous perdez même par rapport aux valeurs essentielles, ce n'est pas forcément le profit ni la rentabilité, les grandes boîtes peuvent ne .pas trouver cela valorisant.

Quels rapports entretenez-vous avec les autres organisations humanitaires ?

Nous travaillons presque tous ensemble parce que chacun a sa spécialité. Ce que sait faire Médecins sans frontières n'est pas forcément ce que sait faire Action contre la faim, ni Handicap International, aussi partageons-nous le travail. Sur le terrain, les volontaires sont les mêmes. A Paris, nous avons à la fois des réunions de concertation nécessaires pour les grandes crises comme celles de Congo Brazza ou de la Côte d'Ivoire lors des débordements de la crise libérienne, et Sierra Léonaise mais il existe toujours quand même une rivalité entre nous. Le journaliste qui va écrire un papier sur Action contre la faim par exemple en Côte d'Ivoire, ne va pas forcément parler des autres organisations. Le donateur qui envoie 100 Frs à notre organisation, ne va pas en faire autant pour Médecins sans frontières. Il ne faut pas se leurrer, la concurrence existe. Faudrait-il, pour autant se regrouper et devenir une espèce de multinationale ? Pas forcément ... Le livre que vous présentez à Lille est le troisième d'une série... Nous le publions chaque année à l'occasion de la Journée Mondiale de l'alimentation, le 16 octobre. Il y a deux ans, c'était Quand la faim est une arme, l'année dernière On ne pourrait pas dire qu'on ne savait pas et cette année comme il s'agit d'un livre de poche et qu'on ne pouvait pas faire figurer le deuxième titre, il s'agit Des famines exposées, c'est à dire des famines manipulées par les gouvernements, La Corée du Nord, la Sierra Leone, l'Ogaden et puis évidemment les crises humanitaires qui ne sont pas résolues, nota- ment la Tchétchénie.

Que pensez-vous du problème tchétchène ?

Nous sommes extrêmement choqués par ce sujet, ayant vu Poutine reçu à bras ouverts à Paris et à Londres, alors qu'au moment où nous intervenions au Kosovo, la Russie pilonnait Grozny. Aujourd'hui la Tchétchénie est un peuple sans avenir. Il est honteux de voir que c'est un membre du Conseil de Sécurité qui enfreint les interventions potentielles en transformant le territoire en sorte de chasse gardée. Vos rapports avec l'ONU ? L'ONU ne peut se permettre de critiquer les gouvernements puisqu'elle est l'émanation de ceux-ci. Aussi est-elle bien contente de la présence des humanitaires qui peuvent clamer haut et fort que Béchir est un affameur, que Gbabo Laurent, reprenant l'ivoirité de son prédécesseur, ne fait rien pour les problèmes de la Côte d'Ivoire. Tout cela ne peut être dit que par des humanitaires. Malgré nos rapports explosifs avec l'ONU, nous avons besoin respectivement l'un de l'autre.

Qu'attendez-vous de ce livre ?

II est pour nous une façon de communiquer notre vision de l'organisation humanitaire, de montrer qu'elle pense et réfléchit à la finalité de son action. Ceci est exposé dans une vingtaine de pages de l'introduction. Ce n'est pas vraiment un livre grand public, mais plutôt à destination des étudiants, des autres humanitaires, de nos bailleurs de fonds, de nos partenaires habituels afin de leur prouver que nous ne sommes pas dupes, que nous menons une réflexion sur notre action. A propos de vos bailleurs de fonds, il vous arrive certainement de travailler avec des entreprises ultra-libérales que dénoncent les détracteurs de la Mondialisation... Nous essayons quand même d'avoir une charte éthique, par exemple nous étions sur le point de conclure un partenariat avec Nestlé sur lequel je ne voyais pas d'inconvénients, Nestlé faisant attention à respecter la charte par rapport au code de conduite O.M.S. D'autres personnalités du Staff ont cependant décidé de ne pas le prendre comme partenaire. Il est évident que nous ne prendrions pas l'argent de Philipp Morris par exemple.

Quels sont vos meilleurs souvenirs dans le parcours humanitaire ?

II en existe beaucoup, c'est un kaléidoscope d'impressions. Ce que j'aime et surtout ce qui fait que je suis encore dans l'humanitaire, c'est de faire partie d'une bande de copains qui croient à quelque chose. Tout le monde a envie de faire partie de cette équipe humanitaire avec le sentiment que même si on ne change pas la face du monde, au moins à l'échelle de notre vie, nous essayons de faire quelque chose. Cela est très important pour moi et je me sens en harmonie avec moi-même. J'ai bien conscience du fait que l'humanitaire est devenu un acteur international important mais il faut quand même arriver à protéger les jeunes qui veulent partir, sinon l'égoïsme reprend très vite le dessus. Qu'est-ce-sui pousse les gens à s'intéresser à l'Afrique, à ce qui se passe en Birmanie ? Rien sinon une envie personnelle qui se doit d'être cultivée.

Recueillis par Narcisse  Adja Kaymon (déc 2000)

Destruction massive : Géopolitique de la faim Ed. PUF

 

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