Maxime Chattam : la porte vers le rêve

Maxime Chattam : la porte vers le rêve

Interview réalisée en mai 2003

 

Après le succès de son premier thriller L'Âme du mal, Maxime Chattam, le jeune talentueux auteur nous revient avec In tenebris, le second volet de la trilogie. Nous sommes allés à la rencontre l'une des valeurs sûres de l'avenir de la littérature policière à suspense. Il nous ouvre une porte, un passage...vers le rêve des ténèbres.

Votre premier livre a été un des succès policiers de l’année dernière. Qu’avez-vous tiré de ce bon accueil du public ?

J’en ai d'abord tiré énormément de voix parce que le livre s’est bien vendu. J’ai pu rencontrer beaucoup de lecteurs pendant les séances de dédicaces, c’est un bien d’avoir tant retours. C’est très bien au niveau de l’enseignement personnel parce que l’on se rend compte qu’on peut travailler pendant trois ans comme un dingue dans l’ombre et qu’au final cela peut plaire à d’autres personnes que soi. Pour ce qui est de la construction je serais tenté de dire que j’ai commencé à écrire In ténébris alors que  L’Âme du mal  n’était pas encore sorti. Il n’y a pas eu beaucoup de réflexions pendant la période d’écriture par rapport à ce que les gens me disaient sur le premier livre qui est paru alors que l’écriture du second était presqu’achevé. Je suis en train d’écrire le dernier roman de la trilogie actuellement. Pour ce prochain je vais peut-être tenir compte de ce que les gens aiment dans mes romans. Je me suis rendu compte de choses précises que les gens aiment dans mes livres par exemple le côté très visuel, très   cinématographique, l’atmosphère assez noir avec un côté réaliste et humain. Dans  In ténébris je pense que les personnages sont quasiment réels, ils ont aussi leurs faiblesses. J’aime bien placer mes livres dans le contexte américain mais ce qui m’intéresse surtout c’est de ne pas avoir de supers héros. Celui qui n’a aucune faiblesse ne m’intéresse pas, il peut tout réussir, tout faire. C’est le côté humain que nous avons tous qui est important. L’intérêt est de savoir les faiblesses que ces personnages principaux peuvent avoir et surtout de quelle manière ils les cachent et comment nous allons nous en rendre compte. J’ai donc tendance a accentué un peu ce côté qui plaît aux lecteurs en y maintenant le suspense et les rebondissements.

Comment est née en vous l’histoire de L’Âme du mal ?

C’est un concours de circonstance, je lisais beaucoup de romans policiers et je suis un grand amateur de films. Je m’étais rendu compte que je n’avais pas encore lu de livre qui soient construit comme un film, évidemment avec un côté très littéraire car il faut que ça reste un livre. Un roman qui commence un peu comme les films américains aujourd’hui, avec une scène choc d’entrée et ensuite un découpage de chapitres relativement courts, dix pages au maximum, et une tension permanente dans le livre. J’avais déjà essayé d’écrire plusieurs romans avant qui n’ont pas été publiés car j’en étais pas assez content pour les envoyer à des éditeurs. Je me suis dit cette fois : pourquoi pas un thriller ? A partir de là j’ai fait un an de criminologie pour étudier un peu le milieu et en avoir des bases précises. Cela m’a permis de mélanger le côté technique et scientifique de la réalité avec mon imaginaire pour en arriver à L’Âme du mal .

Noir

Beaucoup de choses apparaissent évidemment. Avant tout littérature noire car je crois qu’aujourd’hui c’est une littérature dans laquelle on peut vraiment trouver de tout et tout le monde peut s’y trouver. Ce n’est pas qu’une littérature de genre, ça va beaucoup plus loin, ça transcende les limites simples. C’est une histoire, une intrigue dans laquelle le lecteur va rentrer et voyager, en même temps ce sont aussi des morceaux de la réalité. Elle est très souvent engagée, ce n’est mon cas même si j’ai envie de faire passer un message. Noir c’est à la fois la littérature et l’univers dans lequel je travaille, c’est à dire très sombre.

Nuit

Plaisir. J’ai écrit L’âme du mal  la nuit en rentrant du boulot tous les soirs. La nuit correspond à une autre image de la vie un peu comme un miroir. C’est un peu comme si on était tous les jours dans vie et lorsque l’on se regarde dans le miroir c’est la nuit, l’envers du décor. La nuit peut-être plus terne, elle renvoie ce que l’on est dans la journée. La nuit est très importante pour moi parce qu’elle exacerbe un peu les émotions et parce que c’est le moment de plus grande solitude de tout être humain.

Tueur

Peur. Ce qui me fascine chez les tueurs, en particulier chez les tueurs en série c’est surtout cette faculté qu’ont certains à être tout à fait conscients de ce qu’il font, avec beaucoup de réflexions autour de leurs actes, et pourtant de faire preuve d’une telle bestialité et d’une inimaginable barbarie quand ils passent à l’acte. C’est cet aspect qui m’a intéressé. D’où  L’âme du mal, ensuite In tenebris qui est une autre variation de ce que peut-être finalement un tueur et l’acte criminel. Tueur est la part d’ombre exacerbée que nous avons tous en nous.

Sang

Le sang est à la fois source de vie et aussi source de peur pour beaucoup de personnes. Je fais parti des gens fascinés par le mythe du vampire. Le tueur en série est une forme de vampire moderne. Le sang, même si je n’en ai pas encore fait le sujet d’un livre, peut être l’essence d’une quête pour le personnage d’un tueur.

Crime

Société. Comme le dit l'adage " chaque crime a sa société, toutes les sociétés ont le crime qu’elles méritent ". Un crime n’est défini que par certaine société. Je m’intéresse au crime par ce qu’il a de plus odieux, de plus fou, de plus sauvage, de plus démesuré. Les extrêmes m’intéressent plus que le côté un peu plat. Pour ce qui me concerne le crime du petit larcin n’a pas grand intérêt.

Enquête

Dans un roman policier il y a une sorte de mise en abîme perpétuelle. Il y a le lecteur qui suit l’enquête que l’enquêteur mène, en occurrence dans mes romans l’enquêteur la mène en suivant celle du tueur en série sur sa victime. Tout cela est créé par l’auteur qui a mené son enquête sur ses personnages et une autre en nourrissant de documents pour bâtir son ouvrage.

Vice

Je l’ai complètement occulté dans l’âme du mal, je me suis plus intéressé à ce qu’était l’homme. Dans vice il y a trop la notion de société ou de religion. Dans mon premier livre je voulais faire ressortir la profondeur d’âme dans l’essence humaine de ce que l’on est. J’ai traité les vices dans In tenebris, en occurrence il y a un passage que j’ai appelé La cour des miracles qui est vraiment une sorte de cœur des vices. Je me suis servi de New York pour développer ce que peut être les vices modernes de notre société, de ce que cette société moderne a pu engendrer dans des personnalités qui étaient déviantes au départ, et qui ont exacerbé leurs névroses jusqu’à tomber dans des vices qui sont multipliés par cent.

Police

La police m’intéresse par l’organe qu’elle représente. Tout étant légitimé et carré dans la police c’est plus facile pour une enquête. La police est une notion de facilité dans l’âme du mal et dans in tenebris, sa place me permet de me passer de mettre mon personnage dans une enquête. Dans In tenebris le personnage principal est devenu un détective privé, je me suis éloigné de cet aspect très décortiqué et désincarné de la police pour rentrer dans un côté plus humain et plus solitaire. Là il n’y a plus d’organe, le personnage est seul face à face avec ses crimes et son enquête.

Amérique

L’Amérique m’intéresse en tant qu’auteur de part son contexte géographique et sociologique. Il y a aux Etats-Unis la possibilité de tout faire, de tout trouver et cela est très pratique, une autre question de facilité pour l’auteur. Ce qui m’intéresse en plus dans ce pays c’est la démesure, les rues sont gigantesques, les immeubles sont grandes, les camions de pompiers sont énormes, tout est démesuré. En ce sens cette démesure est très intéressante pour moi par rapport au sujet que je vais traiter. Les Etats-Unis représentent le pays idéal pour mes intrigues qui parfois peuvent aller loin dans ce qu’elles disent et dans ce qu’elles impliquent.

Maintenant je prépare un livre qui paraîtra après la trilogie d’ici deux ans où les faits se passeront en Europe et en partie en France. Là, je traiterai de choses complètement différentes. Je me sers plus du lieu, le lieu doit servir le fond de mon récit.

Fiction

L’héroïne de In tenebris le dit : la littérature est un luxe la fiction est une nécessité. Pour moi la fiction est un besoin vital, je ne suis rien sans. J’ai été libraire avant d’écrire des livres, mais avant j’étais acteur parce que je vis dans la fiction de créer des choses. C’est un moteur pour moi, le monde m’apparaît terne aujourd’hui et la fiction permet de s’amuser, de rêver. La fiction est la porte vers le rêve, on est peu de chose sans cela. Je fais parti des gens qui ont besoin de rêves pour exister.

Compassion

La compassion est importante pour un auteur qui écrit des livres aussi noirs que ce que je fais. C’est intéressant dans la mesure où il faut que l’on ait de la compassion pour tout, y compris pour les personnages les plus sombres afin de les rendre humains sinon on en fait des bêtes désincarnés et des créatures  improbables. Il y a donc ce besoin de compassion chez l’auteur et par rapport aux victimes pour créer quelque chose de réaliste et de plausible. En même temps la compassion est à double tranchant pour l’auteur parce qu’en faisant preuve de compassion l'on souffre en même temps que l’on écrit. Comme beaucoup d’auteurs policiers, lorsque j’écris des intrigues policières je souffre avec mes personnages, y compris quand je dois raconter une scène où le tueur passe à l’acte, il m’est arrivé de sursauter quand le téléphone sonnait à ce moment-là. La compassion est donc à la fois bénéfique et elle nous fait souffrir à l’écriture dans certaines scènes.

Curiosité

C’est essentiel pour l’auteur car sans curiosité il n’y pas de profondeur dans ses romans. Je suis très curieux de tout, cela me permet d’enrichir sans cesse mon patrimoine et d’avoir de la matière pour écrire. C’est mal vu d’être trop curieux mais je l’assume.

Écriture

Vie. C’était un rêve pendant longtemps. En grandissant j’ai pu l’associer à un besoin pour être bien, pour exister. Plus tard J’ai rêvé d’une écriture dans laquelle je vivrais, le hasard et la chance ont fait que cela est possible aujourd’hui. Je vis avec l’écriture, dans l’écriture et par l’écriture, c’est ce qui me fait vivre vraiment aujourd’hui.

Mort

La mort m’a hanté pendant une grande partie de mon adolescence, j’étais un grand traumatisé de la mort. J’ai toujours en mémoire les mots de Céline dans Voyage au bout de la nuit qui disait : "certaines personnes meurent au dernier moment, d’autres s’y prennent longtemps à l’avance et prépare la mort". Je fait partie des gens qui prépare la mort en y pensant depuis que je suis gamin. Elle m’habite depuis mon enfance, c’est donc quelque chose que je retransmet à travers mes livres car la mort pour moi n’est pas une porte mais une finalité en soi. J’essaye de traiter de la mort sous différents aspects à travers mes livres, c’est un peu une manière pour moi d’exorciser mes peurs.

Si vous deviez définir en trois mots Annabelle ?

Ecorchée, passionnée et solitaire.

Quel est le dernier livre qui vous ait marqué ?

Un livre qui vient de sortir en France, Les hommes de paille de Marshal. C’est l’un des meilleurs thrillers que j’ai lu depuis très longtemps. J’adore aussi Barico.

La musique que vous écoutez le plus actuellement ?

J’écoute beaucoup de musiques différentes, les musiques de films m’aident à me préparer pour l’écriture, j’écris sans musique. J’écoute beaucoup Robbie Williams en ce moment, je l’ai découvert il n’y a pas longtemps. J’aime bien le jazz des années 30. C’est un peu un mélange de tout cela que j’écoute en ce moment.

Le dernier film que vous avez vu ?

Un manga japonais qui s’appelle Métropolys  que j’ai vu hier. C’est très étrange mais pas mal.  La sagesse des crocodiles est un film que j’avais raté à sa sortie mais que j’ai vu il y a peu de temps, j'ai adoré, je l’ai trouvé très beau.

Quelle est la question que vous ne supportez pas que l’on vous pose ?

Je réponds un peu à tout, il n’y a rien qui me dérange vraiment.

Quelle est la question que vous auriez aimer que l’on vous pose assez souvent ?

A quel point la solitude vous hante-t-elle par rapport à l’écriture ?     

Solitude

C’est à la fois la vie d’un auteur dans la création, en ce qui me concerne c’est un grand thème prédominant dans ce que j’écris. J’essaye de trouver une définition de ce qu’est la solitude à travers l’écriture.

Recueillis par Narcisse  Adja Kaymon (04/2003)

L'Ame du mal 2002    Michel Lafon 2003

 

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