Mano solo : Barbès-Clichy-Olympia

Mano Solo (1963 - 2010)

Mano Solo (1963 - 2010)

Interview réalisée en janvier 2005

C’est après une attente qui me sembla interminable que je rencontrais Mano Solo le 20 janvier 2005 dans les coulisses de l’Olympia.

Les reprises de certaines chansons anciennes sur le nouvel album c'est vous qui l'avez voulu ?

On ne peut pas vraiment appeler ça des reprises. "Moi j'y crois" était sur le dvd, mais ce n’est pas une reprise, c'est une chanson que je n’avais jamais enregistrée. Pareil pour "une petite seconde" qui a changé de titre, et de musique, elle était sur le live avec la musique du " jour ", et c'est un live qui en plus, c'est très peu vendu donc si les gens connaissent la chanson par cœur, c'est parce qu'ils l'ont téléchargé et là j'en ai rien à foutre de leur remettre une deuxième fois pour parler franchement !

Et " Barbès Clichy "?

"Barbès-Clichy", c'est vraiment BALBINO qui est arrivé avec sa motivation de voir ça autrement, plus péchu et ça m'a plu !

Vous n’avez pas du tout hésité, vous avez dit oui tout de suite?

Ca m'a plu, et puis c'est aussi balbi qui m'a charmé. Ca faisait partie du personnage. J'avais envie de me laisser entraîner, pour une fois qu'on veut m'entraîner quelque part ! Je suis quand même plus ouvert qu'on peut se l'imaginer, surtout musicalement ! Moi j'aime la musique. Je ne suis pas du tout accroché à mes musiques, mes ambiances. J'adore qu'on me fasse voyager. C'était un grand plaisir ! Et puis aussi, je me suis dit que, vu comme ça, ça passerait peut-être en radio mais je n'ai pas honte de le dire, tu vois. Moi j'ai toujours cherché à passer en radio, sans me prostituer pour autant. Là, c'est une bonne " occaz " parce que ce morceau-là, je l'aime bien tel qu'il est, et je sais qu’effectivement, on passerait un petit peu plus en radio avec ce morceau-là qu'avec "du vent" qui était le premier single.

Et la collaboration avec les Têtes Raides, c'est quelque chose qu'on vous a proposé ou c'est vous qui l'avez désiré?

Les Têtes, c'est des vieux potes ! Là, ils étaient dans la salle hier soir, je les ai fait monté sur scène, c’était pas prévu ! Christian (ndlr :Christian Olivier, chanteur des Têtes Raides ), c'est finalement le seul mec dans la chanson dont je me sens proche dans les motivations, dans la façon de faire, dans plein de choses. Pas tellement dans ce qu'on fait, mais dans l'état d'esprit, on est issu de la même génération. On était des punks tous les deux, des gamins punk, On vient du même terreau.

J’ai vu que vous aviez eu envie de refaire un album avec les FRERES MISERE, les SILMARILS, les CHIHUAHUAS ...

J’aurai bien aimé mais en même temps, je m’aperçois de plus en plus que je ne suis pas un chanteur de rock. Et que ce n’est pas là où je m’éclate, enfin la musique m’éclate ! Franchement, j’ai écouté que du rock dans ma vie mais le chanter, ça me fait chier ! Parce que tu ne peux pas écrire de grandes phrases sur du rock, t’es obligé d’avoir des petits slogans, avec un bon refrain. Fais chier à force ! Tu ne peux pas vraiment exprimer des sentiments, des détours et des images, t’as pas le temps ! Je suis déçu, je me suis rendu compte de ça à chaque fois que j’essayais d’en faire ! Je chantais du rock et je me retrouvais comme un con, je me suis dit " mais qu’est-ce que t’es en train de faire ? " ça marche pas quoi ! J’en fais un peu tu vois mais c’est tout, je suis pas un chanteur de rock quoi que je veuille. C’est le drame de ma vie ! ( rires )

Dans quelles conditions écrivez-vous vos chansons? Cela relève plutôt de quelque chose de fièvreux ou d’un travail méticuleux?

Je n'écris pas mes chansons ! Je me demande tout le temps d'où elles viennent. Je retrouve des notes et je prends des notes de temps en temps, et puis un jour, la note a mûri toute seule. Parce que ce jour-là, c'était qu'une note, une idée comme ça, que je ne dominais pas. Peut-être que mon subconscient bosse sans moi ! Et puis, six mois plus tard, je retrouve la note et je sais tout ce qui va avec, et puis pof, en dix minutes c'est écrit ! Et puis après paf la musique elle déboule, je sais pas comment, si tu veux ! Je ne peux pas te dire comment j'écris mes chansons, parce que j'en sais rien. Et d'ailleurs, c'est un petit peu dramatique parce que j'en écris de moins en moins et que j'aimerais bien m'y mettre mais je sais pas comment faire finalement, pour faire exprès d'écrire des chansons tu vois, c'est pas évident

Ca ne vous fait pas bizarre de voir les gens qui s’approprient des chansons aussi personnelles que les vôtres ?de voir des gens les chanter ...

Non, parce que c’est un leurre de croire que ces chansons sont si personnelles que ça. Si moi je les chante c’est parce que je pense que, dans effectivement une base personnelle, j’ai su y mettre quelque chose d’universel. Je n’écris pas pour moi, j’écris pour les autres. De toute manière, ce n’est pas pour me faire bien que j’écris, c’est pour parler aux autres donc il faut aussi leur donner quelque chose qu’ils puissent comprendre, assimiler et ainsi de suite …Tu vas partir d’un sentiment qui t’appartient et qui fait peut-être mal ou je sais pas quoi, mais tu vas pas le déballer, tu vas le dire, tu vas aller le chercher chez les autres ce sentiment. Comment les autres le vivent, il faut aller chercher le côté universel pour que la chanson puisse toucher quelqu’un d’autre. Sinon on assiste à ton discours et au mieux on a pitié de toi. Surtout si tu fais des chansons terriblement tristes comme j’ai pu en faire. Il faut quand même formuler une pensée d’une manière que tout le monde a pu la vivre à un moment donné de sa vie. Toutes mes chansons, on n’a pas besoin d’être en danger de mort pour penser à ces chose-là...(silence) Donc c’est un leurre de croire que ces chansons sont personnelles, elles sont fabriquées. Malgré tout ! Malgré que je sois un type assez sincère et que je parle plutôt cru, mais même ma cruauté...ma crudité, les deux (rires) sont fabriquées quelque part, c’est obligé quoi. Je suis quand même une machine à faire des chansons, il y a de la machinerie ! Il y a certains mécanismes qui se mettent en branle, pour que ça devienne une chanson à partir d’un sentiment, donc cette mécanique forcément, prend en compte l’auditeur qui va l’entendre.

Vous considérez-vous comme un artiste assez complet avec chanteur compositeur dessinateur écrivain, et je crois avoir entendu parler de mise en scène ?

Non, justement la mise en scène je ne veux pas m'y frotter. Je pense que je n'ai pas assez de culture pour ça. On peut tout faire, tout un chacun, bien sur ! Mais si c'est pour le faire mal je n'en vois pas l'intérêt. Il vaut mieux faire des choses pour lesquelles t'es cultivé, pour lesquelles tu vas apporter quelque chose, au moins une petite pierre, un petit machin,un petit truc drôle, une dérision, ou un truc comme ça. Mais je pense qu'au niveau du théâtre, moi j'ai vraiment un manque de culture énorme qui ferait que certainement je ferais une mise en scène complètement bidon, qu'on aurait vu 100 fois, j'aurais l'impression d'être original et je le serai pas du tout ! Je ne pense pas que l'on puisse être si polyvalent que ça dans tous les arts. Le théâtre c’est carrément un truc à part, une vraie culture ! Alors qu’avec la musique, on peut s’amuser avec des bribes de culture, surtout quand tu as des vrais bons musiciens à ta disposition. Tu me donnes des bons acteurs, ce n’est pas pour ça que je vais te faire un bon spectacle ! Parce qu’aussi des scénographes me l’ont prouvé, j’arrivais avec mes idées de décors et tout ; en trois minutes, le mec me fait un dessin, je le trouve 100 fois plus intelligent que tout ce que j’avais amené moi. Parce que c’est son métier, parce qu’il a le talent pour le faire et faut savoir reconnaître ça si tu veux, faut pas te lancer dans n’importe quoi,ça sert à rien d’être trop mégalo !

Quelle est la question que l’on vous pose le plus souvent et qui vous saoule ?

Si tu veux cette question-là, on me la pose tout le temps ! Mais en même temps, au début j’étais vachement vindicatif avec les gens qui me posaient des questions. Je ne comprenais pas tous ces gens qui me posaient les mêmes questions les uns derrière les autres. Même des fois c’est effarant ! Quand tu dis au mec : " tu sais, cette question-là ça fait à peu près deux mois que j’y réponds et que je dis la même chose à tout le monde " et le type te réponds : " oui, mais pas dans mon journal ! ". Tu vois, le type a vraiment l’impression que les gens ne lisent qu’un journal, le sien ! Ou il s’en fout que les gens aient déjà l’information, le tout c’est qu’elle soit dans son journal, parce qu’on lui a demandé qu’elle y soit, peut-être je sais pas. Mais il y a pleins de trucs déprimants comme ça. Et puis aussi il y a de se mettre à la place des autres. Moi quand j’étais gamin, franchement j’adorais HIGELIN, c’était pratiquement le seul chanteur français que j’ai aimé, tu vois je me foutais de BRASSENS ou de BREL ou de toutes ces conneries, je m’en branlais, c’était pas moderne ! Mais HIGELIN, ouais, HIGELIN c’était vraiment rocker ! En 75, il chantait du rock ! Moi en 75 j’avais euh ….putain j’étais pas vieux, en 75 j’avais 12 ans, je crois ! Et,…………. merde qu’est-ce que je voulais dire !... HIGELIN, c’est un type qui m’a cultivé,qui m’a accompagné dans ma vie et sur lequel j’ai forcément eu des réflexions. Et quand je me suis retrouvé face à HIGELIN, parce que je l’ai rencontré évidemment plus tard, j’étais comme un con devant HIGELIN finalement. J’aurais eu envie de pleins de choses, pas tellement de lui poser des questions mais à la limite de me marrer avec, ou de lui dire des trucs ou je sais pas quoi. Et puis j’avais franchement rien à dire et j’étais comme un con ! J’étais comme tous les gens que je vois venir vers moi, qui sont venus jusque là pour se rendrent compte qu’ils ne savent plus quoi dire. Qu’ils sont venus dire quelque chose de bien, mais qu’ils ne savent plus, même trouver les mots à ce moment-là ! Et moi, ça m’est arrivé quand j’ai rencontré des gens comme HIGELIN, des gens pour qui j’avais de l’admiration. Et partant de là, je me suis demandé " comment parler de chansons ou de musique intelligemment ? ", je n’en sais rien ! A la limite sinon je le ferais ! Sinon, je deviendrais chroniqueur pour leur montrer. Je pense que je suis assez imbu de moi-même pour le faire. Si franchement je pensais que je pouvais damer le pion à tous ces cons, et leur dire " ben voilà comment on peut écrire sur la musique ". Putain je te jure, je le ferais tout de suite ! Mais j’ai pas la réponse donc ça fait que je suis vachement plus indulgent avec les questions qu’on me pose mais je sais très bien qu’à la limite c’est plus facile d’écrire sur la guerre en Irak que sur une chanson d’un auteur, si t’as pas envie de dire des conneries.

J’ai trouvé une citation d’Oscar Wilde " Nous sommes tous dans le caniveau mais certains d’entre nous regardent les étoiles ", j’aurais voulu savoir ce que vous en pensez et quelle serait, pour vous, cette étoile ?

De toute façon, mon plus grand message est franchement d’une banalité affligeante ! C’est exactement le même que tu viens de dire là. Les états de fait, on n’ a pas à les supporter. Ok t’es dans un caniveau et effectivement il te reste les étoiles et toujours un but. C’est ce que j’ai toujours dit dans mes premières chansons, " c’qui compte c’est pas l’issue mais c’est le combat ! ". Finalement, quand on n’y arrive pas, l’important c’est de se battre pour y arriver et c’est là qu’on va trouver une vraie vie, dans le combat et non pas dans l’acceptation et dans la soumission. Effectivement, c’est une phrase qui me va bien. J’ai un message complètement universel. Il n’est pas original du tout mon message, il est là ! C’est : " tu te prends un pain, ben t’en rends vingt "c’est pas compliqué ! Quand je dis : " vive la révolution ", c’est surtout " vive ta révolution ", vive la révolution que tu es capable de faire chez toi, dans ta tête pour pas te laisser bouffer par n’importes quelles adversités qui puissent de tomber sur la gueule. Quand je parle de révolution, ça ne parle que de ça. Je ne parle pas du tout d’être un rouge ni de tout ça... C’est: " putain faites la révolution que j’ai fait moi pour arriver jusqu’à vous ! "

Recueillis par Camille Flandre. ( Olympia Paris janvier 2005)

 

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