Le souffle des mots

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Le souffle des mots

A la fin du XVIIIe siècle, Mme de Genlis donnait un jour le conseil suivant.- S'il existe des préservatifs contre l'amour, l'amitié seule peut les donner. Bien sûr, elle voulait seulement parler de ce qui préserve; mais un glissement de sens radical a fait basculer cette phrase du sérieux vers l'humour involontaire.

Notre langue n'est pas toujours si claire et si sage si sage que l'affirment certains. L'usage quotidien nous installe avec elle dans une familiarité trompeuse. Pourtant, il suffit de s'y aventurer un peu plus que ne le réclame la pratique ordinaire pour découvrir des régions opaques et troublantes.

Les mots a priori plus simples non seulement recèlent des significations très diverses, mais, plus étrangement encore, certains de leurs sens - sédiments d'une histoire longue et souvent mouvementée - sont à ce point
délaissés qu'ils rejoignent l'incompréhensible ou même l'inconnu.

Effeuillons un instant quelques acceptions du mot gendarme: flammèche qui sort du feu en pétillant: petite tâche dans l'oeil; cigare d'un sou; fer à repasser...
Voilà une volute grisante et poétique, attestant que l'insolite est tapi dans bien des pages des vénérables Larousse et Littré. On se réjouit en les parcourant, de ce qu'un effronté puisse être un secrétaire du XVIe siècle, qui niait la personnalité du Saint-Esprit, la soquetle une variété de poire fondante, un camion une minuscule épingle, et la pcipouille un petit navire de cabotage utilisé dans l'embouchure de l'Amazone...
La signification est la part la plus significative des mots: la moins saisissable. Autant leur aspect graphique ou sonore ne prête qu'à de légères variations, autant leur importants. Comme s'il était doué de limites imprécises et d'une profondeur abyssale, le sens produit de l'incertitude, et même du vertige. Le linguiste G. MOUNIN témoignait
de cet embarras quand il écrivait: Depuis Aristote, l'homme a dû essayer à peu près toutes les manières possibles de définir le sens.

Dans ses acceptions variées le mot sens lui-même symbolise le trouble qu'il exprime: c'est le signifié, mais aussi la faculté de perception sensorielle, la raison, la direction...

Du changement d'époque au changement de sens

Un fait au moins s'impose à nous: la langue est un champs de forces où certains sens prennent vite le dessus. Des sens dominent à une époque, tandis que d'autres sont plus ou moins violemment rejetés. Comme dans les rêves, il y a dans la langue des sens manifestes et d'autres latents.
Pourquoi des sens sont-ils ainsi mis à l'écart? Tout d'abord, bien sûr, ils se transforment au gré des changements techniques. La cassette, aujourd'hui est rarement celle d'Harpagon. Quant aux salades, elles n'évoquent plus sauf pour quelques spécialistes, cette partie de la cuirasse qui couvrait la tête...

II est par ailleurs nécessaire qu'un mot soit changé de sens divers au cours de son histoire, les uns finissant par éloigner les autres. Il est plus simple, face à une réalité nouvelle de réutiliser des mots existants que d'en inventer d'autres.
Il faut également noter que le sens latent présente parfois un contenu sexuel, que le discours ordinaire tend à réprimer. Roland Barthes indiquait par exemple qu'il ne pouvait s'empêcher de penser, en entendant parler des
problèmes de pollution, au sens du mot tel qu'il est employé chez Sade.
Un malin génie a créé des chausses-trappes dans le tissu apparemment poli de la langue, en conférant à de très nombreux mots un sens plus ou moins scabreux. Freud a longuement traité le sujet dans son ouvrage sur le Mot d'esprit.

N'oublions pas toutefois la leçon de Dupin, dans La Lettre volée, d'Edgar Poe : la meilleure cachette est celle qui crève les yeux. En témoigne par exemple le mot concupiscent (terme du vocabulaire religieux le plus austère), qui laisse affleurer en lui trois signifiants pour le moins éloquents... Peut-on mieux jugé du travail de l'inconscient dans la langue?

L'abandon de sens ou de mots révèle notre rapport au monde: la complexité du réel nécessite une langue fine, où toutes les ressources du sens puissent être mobilisées.
Un sens délaissé, c'est une manière singulière de dire qu'il s'est éloignée. Littré regrettait par exemple que se défaire ne signifiât plus se suicider. Certes, la fin de qui accomplit cet acte est la même, quel que soit le mot utilisé. Mais se défaire dit peut-être un peu plus - et un peu mieux - que notre actuel verbe: l'idée d'un départ qui n'est pas nécessairement violent...

Dans le domaine du langage, l'opulence est préférable à la pauvreté. Mais comment s'enrichir?
Pour qu'un vocable volé se mette à croître dans notre langue, il doit se trouver relié - par l'imaginaire qui s'attache au signifiant - à toutes les autres unités: au trésor de la langue.
Autant dire qu'il doit s'acclimater en respectant les usages variés et contradictoires
de notre phonétique et de notre orthographe. Cela s'est toujours fait et c'est un gage de
réussite: qui se souvient que nénuphar, mesquin ou épinard viennent de l'arabe? Truchement du persan? Jubiler de l'hébreu?

On ne sait pas exactement, à lire les textes du passé, quel âge avaient les mots pour ceux qui les écrivaient. Pour nous, opiniâtre est un vieux mot, mais c'était un néo-logisme pour Amyot, Montaigne ou d'Aubigné; et même un néo-logisme vigoureux selon Litré, qui ajoute à propos de ces auteurs: II faut les remercier de n'avoir pas repoussé d'une plume dédaigneuse le nouveau venu; car il est de bonne signification, et figure bien à côté d'obstination, obstinément, obstiner; ce sont là des termes anciens. Il est heureux qu 'opiniâtre ne les ait pas fait tomber en désuétude...
II faut désirer que voient le jour des mots nouveaux, signes de fertilité et d'imagination acceptée. La littérature n'oublie-t-elle pas, aujourd'hui que c'est également son rôle d'en inventer, sans laisser cette prérogative à la
publicité?

L'endroit le plus sombre est sous la lampe, nous confie un proverbe chinois. Pour ne pas être sot, il faut être assez loin: on ne considère bien les êtres qu'à une certaine distance. Les relations les plus familières usent les mots comme elles fatiguent le désir. La répétition inévitable de la vie quotidienne finit par nous faire oublier le charme des êtres et des objets les plus proches de nous.

Une délicieuse et nécessaire ambiguïté

Dans ses Mémoires, SAINT-SIMON écrit de Mme de Castries qu'elle ressemble "à une espèce de biscuit manqué". Il la compare en fait à cette porcelaine fine qu'on appelle biscuit, mais cela ne nous empêche pas d'entendre aussi le sens courant de ce mot, et de prêter à cette dame un air de gâteau sec. De la même façon, quand nous avons sous les yeux le célèbre titre de Balzac La maison du chat qui pelote, inévitablement nous pensons, en souriant, à l'image d'un chat un peu entreprenant, même si nous savons que son activité est beaucoup plus sage. La rencontre du sens latent avec le sens manifeste produit une vision ambiguë, où le mot présente deux visages en même temps. Nos vérités ordinaires se trouvent bousculées.

Chaque jour nous devons affronter des malentendus nés non seulement d'un usage approximatif des mots, mais surtout d'un flottement général du sens. Un monde où les mots ne seraient que des coquilles vides, remplies de sons au gré des caprices de chacun, serait tout à fait invivable. Il nous faut être vigilants, car les mots les plus séduisants peuvent, en certaines circonstances, recouvrir des sens (et donc des intentions) absolument indésirables.
Car si les mots peuvent tout signifier, ils peuvent conduire finalement à dire n'importe quoi... Pourtant l'ambiguïté reste nécessaire, et même souhaitable...
Réalité indécise, le sens est ce qui conduit chacun de nos gestes, de nos désirs et de nos pensées. Sans cesse, dans nos relations avec les autres et avec les objets qui nous entourent, nous avons besoin de donner du sens, c'est-à-dire interpréter.

 

Donner trop de sens - vouloir que tout signifie - ou n'en pas donner du tout c'est tomber dans l'extrême. En revanche, se conformer uniquement au sens dominant, c'est exclure le désir, dans ses troubles et ses tremblements.
Le rêve récurrent de fonder une langue universelle, où tout signifierait sans ambiguïté, ;
toujours été un échec. Il suffi de penser à l'espéranto. En se voulant un pur code, bon pour tous et inaltérable, une telle langue empêcherait que vînt l'habiter tout désir et toute émotion. Plus de sujet, plus d'histoire...

II ne faut donc pas trop se plaindre des équivoques d'une langue: ce sont elles qui nous permettent de dire plus que ne l'exige la simple communication. L'utopie d'un monde où l'échange se ferait sans reste et sans faille est un leurre. La liberté réclame au contraire, non seulement la pluralité des sens, mais aussi leur jeu. C'est là l'objet de la pratique littéraire.

L'écrivain "Fondateur du langage"

II faut rendre hommage aux surréaliste d'avoir su ébranlé le langage pour le rendre à son chatoiement sensuel. Ainsi, selon André Breton et Paul Edward, qu'est-ce que le lynx?
C'est lorsque la femme, vue de face, place ses jambes sur les épaules de l'homme, la vigne-vierge? Lorsque l'homme est couché sur sa maîtresse qui l'enlace de ses jambes. Mais la posture s'avère plus radicale encore quand l'emploi des mots s'éloigne de ce qu'ils sont supposés désigner. Dans un poème du recueil Paroles,Jacques Prévert écrit:

Comme c'est curieux les noms
Bonaparte Napoléon de son prénom
Pourquoi comme ça et pas comme ça
Un troupeau de bonapartes dans le début
L'empereur s'appelle Dromadaire.

L'écrivain est celui qui meuble, face aux mots de tous les jours: "Mais pourquoi ces mots-là? Veulent-ils vraiment dire ce qu'ils prétendent signifier? Sont-ils absolument justes? A notre monde tout à fait vrai?"

Là encore, il faut savoir gré aux surréalistes et à quelques autres de nous avons appris à remettre en cause notre vision ordinaire des choses.

Marcel Duchamp nous invite à voir une oeuvre d'art fait dans un simple présentoir à bouteilles; Picasso confectionne une tête d'animal avec une selle et un guidon de bicyclette.
Dans L'Empire des Lumières, Magritte montre une maison éclairée entourée d'arbres, la nuit : alors que le ciel est parfaitement clair. Obscur clarté...

Mais nous ne rejoignions pas vraiment nos dictionnaires qu'avec quelques-unes de ses toiles les plus connues, comme La Clé de songes. Dans ces images rangées et pour tout dire scolaires, on découvre un sac qui s'appelle le ciel, une famille qui devient la table et un canif l'oiseau. Parfois même se profilent de phrases inquiétantes, qui infirment l'image offerte à nos yeux.' "Ceci n 'est pas une pipe...

Admettons un instant - par aversion pour les croyances - que le peintre a quelque peu raison que nos représentations coutumières ne sont pas nécessairement justes ou pertinentes..
Alors nous regarderons le monde plus légèrement et plus librement...

CLG    Illustration : JL Biston

 

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