Le corps désiré

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Le corps désiré

Les fantômes se laissent difficilement portraiturer. Les vampires se réfléchissent mal dans les miroirs. Bon nombre de dieux ne tolèrent pas qu'on les représente : leur éternité s'offusque des contrefaçons jugées périssables. Certains d'entre eux répugnent tellement à l'image que leur silhouette ne fait même pas écran au soleil, à l'instar de cette déesse qui, dans l'opéra de Richard Strauss, " La femme sans ombre", ne peut épouser un mortel que si elle renonce à sa divinité en échange d'une ombre qui la rendra humaine. Seuls les êtres susceptibles de s'incarner en image, sont assurés ici-bas d'une existence charnelle.

Pas d'image, point de corps ! Le privilège des humains : leur disgrâce est de se réfléchir partout, de se dédoubler sans vergogne, de se reconnaître dans un morceau de bois ou dans quelques tâches de peinture, et de savoir que leur image, frêle simulacre, presque toujours leur survit.

De la tombe aux cimaises : les corps des survivants.

Des civilisations entières, pendant des siècles, ont mûré leurs peintures dans des chambres funéraires, enterré leurs sculptures, offrant aux dépouilles promises à la poussière, la compagnie d'un substitut inaltérable, prolongeant leur vie, au travers de la fixité apparente de l'image.

Aujourd'hui, le portrait de l'ancêtre ou la photographie de mariage perpétuent pour un temps la jouissance éphémère du vivant et nous convient à sa réjouissance, mais sur un mode bien différent.

Placée sous un tumulus, dans un sarcophage, l'image offerte à la seule obscurité des tombes, ne croise que le regard des dieux. Assurant au défunt son bonheur dans le monde occulte de la mort, elle n'a de sens que maintenue dans cette énigme de l'invisibilité. En revanche, le portrait du disparu et la photographie de l'absent sont encadrés, éclairés, exposés, parfois placés en garde à vue dans des musées. Leur fonction est, tout au contraire, de sauver les corps de l'oubli, de surseoir à leur inéluctable disparition, en les maintenant coûte que coûte dans l'univers visible.

A ces formes de représentation, correspondent en fait deux cultures de l'image opposées. La première place le corps figuré sous le signe avant-coureur d'une résurrection, elle renvoie à l'antique mythe d'Osiris. La seconde, sous le signe de la vie arrêtée, renvoie au mythe mortifère de Méduse.

Le triomphe de Méduse

Dans la mythologie égyptienne, Osiris est le dieu du recommencement, par excellence. Garant de la vie sur la terre, il préside à son renouvellement dans le monde souterrain de la mort. A l'image du grain enfoui qui renaît, le corps figuré dans la tombe, est une forme d'enveloppe transitoire qui porte en germe une autre vie. Principe de la fécondité, l'image se confond avec la genèse du corps.

Tout à l'inverse, dans la mythologie grecque, Méduse transforme en pierre quiconque ose la fixer. L'œuvre n'assure plus la renaissance du défunt, d'un trait elle le fige de son vivant. Elle l'immobilise pour en jouir à jamais. De la statue du discobole arrêté net dans son lancer à la photographie instantanée, l'image du corps en Occident depuis 2500 ans, relève essentiellement du pouvoir séduisant et effroyable de Méduse.

L'abri des regards

La vitalité de Méduse est, on ne peut plus, forte et ses effets se font sentir dans nos habitudes les plus quotidiennes. La crainte de ce regard pétrificateur nous conduit parfois à chercher refuge dans une pudeur salvatrice. Comment échapper au regard de la terrible Gorgone, sinon en cachant son corps, en le soustrayant à ravissement par l'image qui nous offrant un semblant d'éternité, fait de nous un mort prématuré...

Cependant trop caché, le corps devient le lieu de toutes les projections fantasmatiques. Loin de se soustraire à l'image, il incite à sa réalisation. Dans une rêverie, Jean-Jacques Rousseau imagine une statue toujours enveloppée d'un voile impénétrable, n'étant jamais aperçue : " L'imagination de ses adorateurs la peignait d'après leurs caractères et leurs passions, et chacun (...) ne plaçait sous ce voile mystérieux, que l'idole de son cœur."

Le corps drapé asservit les hommes à leur subjectivité déraisonnable. Aveuglés par ce qu'ils ne voient pas, ils ne cessent de faire et refaire en image, ce corps fantôme, d'épingler au revers du voile leur idéal.

Mise à distance et provocation

Inutile de convoiter les faveurs d'une Vénus de marbre, le plaisir esthétique, qui selon Freud, naît d'une pulsion inhibée quant à son but, tourne toujours autour de son objet sans jamais l'atteindre. Condamné à ce chemin de croix, qu'est le renoncement avant la possession, le spectateur se livre à tout un travail d'approche et d'esquive devant le corps représenté. Il cherche à voir ce qu'il ne peut pas voir. D'un même élan, il assouvit et refoule.

Dans la peinture académique de la seconde moitié du XIXème siècle, sous couvert de sujet mythologique, des nus entachés de mièvrerie comblent les désirs d'un public que la simple nudité, par ailleurs, choque. Exposer des bacchanales où des satyres enlacés par des nymphes, s'adonnent à l'amour vénal, flatte l'imagination, titille les fantasmes, sans heurter la sensibilité qui fait mine de goûter l'allégorie. Toute différente est la réaction de ce même public face au nu peint par Manet, à la même époque, " Le déjeuner sur l'herbe". Le corps de la femme n'est plus angélisé, mais crûment posé sur un morceau de tissu comme une miche de pain ou un fruit sur une nappe. L'appétit sexuel ne s'entoure plus d'aucune excuse, le nu est à consommer sur place. Toile gourmande face au puritanisme d'une bourgeoisie qui ne s'accommode du corps que lorsqu'il est paré du trésor des fables, elle qui se gausse de ne croire qu'en la science....La femme naturelle, "c'est à dire abominable" disait Baudelaire.

Ce qui nous fait voir le corps est aussi ce qui nous aveugle à lui

Si on n'a jamais autant représenté le corps nu qu'à notre époque, on n'a jamais sans doute été aussi peu nu dans notre jugement pour l’apprécier.

Nous ne voyons pas le corps seul, la vision n'est jamais pure vision. Notre regard est tout entier préparé, conditionné par des milliers d'images que noter mémoire a déjà emmagasinées, qui peu ou prou, filtrent nos sensations et à terme modèlent notre expérience. En fait, nous n'appréhendons le corps que sous cette forme particulière de nudité, héritée de l'art, qu'on nomme "le nu". C'est à dire un ensemble de formes et d'attitudes conventionnelles qui, aujourd'hui à travers la mode, la publicité et le cinéma sont largement médiatisés.

Aussi, face à ce corps, nous ne sommes à même de saisir que ses aspects les plus impersonnels, ceux qui ont été une fois pour toutes, cernés par l'image et qui sont donc sensiblement les mêmes pout tout le monde, au sein d'une même culture. Il faut peut-être admettre que, jusque dans notre propre corps, notre singularité est ce qui nous échappe le plus.

Qu'il se travestisse sans retenue ou se retouche à dose homéopathique, l'homme pour se représenter, fait un emploi massif de la métamorphose. De tels rêves sont en opposition directe avec la connaissance de notre organisme soumis au cadre d'une structure presque immuable et aux lois d'une hérédité somme toute peu capricieuse. La réussite de l'homme, sa limite aussi - lui qui n'est ni Dieu ni monstre - est d'avoir introduit en image un peu de jeu dans l'immense engrenage d'une évolution dont le dessein lui échappe.

Mais derrière cet usage de la métamorphose, il ne faut pas seulement apercevoir la quête d'une emprise illimitée du corps, mais plutôt l'instrument de sa révélation. Par l'image, l'homme donne un visage à cette part de lui-même qui échappe à toute apparence. Il donne corps à ses émotions et à ses angoisses, à ses croyances et à ses désirs. En renonçant à son enveloppe, il se modèle un corps à son image.

Le corps transfiguré

Bien avant les premières peintures rupestres, le maquillage et le tatouage ont dû constituer la forme la plus ancestrale de métamorphose corporelle. Collés l'un à l'autre, l'image et l'objet restent solidaires. La peinture souligne ce qui en retour, la soutient. Elle se définit autant par ce qu'elle cache que par ce qu'elle révèle, ce qui sans elle demeurerait enfoui dans les profondeurs de la chair. Elle est ce qu'aucune mimique ou aucun geste ne saurait traduire ou communiquer. Elle reflète un état d'âme pour lequel le corps ne possède aucune expression, c'est l'être qui surgit à fleur de peau. L'ingéniosité du premier artiste fut sans doute de comprendre que la peinture étant le seul élément essentiel dans la manifestation de nos émotions, l'allégement qui consisterait à supprimer tout bonnement le corps qui la supporte, serait un perfectionnement décisif dans l'art de nous représenter.

Décollée de la peau, la figure devient masque, et le masque accroché au mur une peinture. L'image prend les pleins pouvoirs en l'absence de ce qu'elle représente. L'image du corps, c'est le corps sans le corps.

De l'idole sans corps à la chair sans image.

Détachée du corps, transférée sur un support neutre, l'image peut aussi n'avoir qu'un lointain rapport avec ce qu'elle représente et à la limite, ne plus faire référence qu'à elle-même. Tel est le cas de l'idole : image adorée comme si elle était divinité en personne. De même, pour avoir été triés sur le volet, mis en scène, apprêtés, maquillés, leurs photographies retouchées, les mannequins, les stars... en sont à tout prendre que des virtualités du corps. Idéalisés à outrance, l'image fétiche ne traduit plus aucune réalité tangible.

La consécration de ces chimères collectives va de pair avec une dépréciation, voire une négation de l'image individuelle. Jamais sans doute, les médias n'ont autant sollicité l'homme de la rue en le confrontant à des modèles qui, par leur obsédante répétition et leur illusoire perfection, sont dans tous les sens du terme inaccessibles. Aux antiques sacrifices humains, les médias substituent pour l'homme d'aujourd'hui, le sacrifice de l'image de leur propre corps. Réaction violente à cette frustration toujours plus aigue, certains artistes contemporains adeptes du Body Art, retournent aux sources et tentent de réancrer l'image à son support, de reprendre contact avec la réalité épidermique, souvent douloureuse du corps vivant. L'artiste (ou le modèle) devient le corps de l'expérience. La peau est à nouveau assignée comme support original de la peinture, tatouages, souillures, et scarifications sont des stigmates d'une chirurgie archaïque qui tente de réinscrire l'image à même le corps et qui dans ce geste de recollement, à terme, l'annule.

Un geste de pudeur qui vaut pour dévoilement

Entre l'idole, religieuse ou profane, qui tel un écran profane, masque l'accès à la réalité, et les performances de certains artistes qui en exposant la chair, tentent d'en épuiser les secrets, entre l'image hermétique qui ne renvoie qu'à elle-même et l'image transparente qui veut tout exhiber, il existe une large panoplie de représentations qui permettent d'appréhender le corps, de le filtrer suffisamment pour en apprécier la présence, mais pas trop pour le découvrir.

Le corps n'apparait qu'en se dissimulant derrière ce qui le révèle. Réveiller signifie dévoiler.

Un des mythes grecs qui retrace la genèse du monde terrestre, rapporte que Zeus, dieu céleste incarnant la clarté, désirait s'unir à la sombre Chtonia, déesse de l'obscur et des puissances souterraines. Il tissa pour elle une robe où il avait brodé le dessin des mers et la forme des continents. Sans ce voile qui la rendait visible, leur union eut été impossible. Le voile révèle plus qu'il ne dérobe. En habillant l'obscurité, il donne à voir ce qui auparavant était insoutenable pour le regard : l'invisible de l'autre. Il permet d'envisager son corps, de donner une apparence à cet obscur objet du désir.

Ce voile n'est sans doute rien d'autre que la toile du peintre, ou la pellicule du photographe sur laquelle transparaît l'image du corps qui sans cet écran révélateur, demeurerait enfouie dans les profondeurs de l'occulte et de l'informe.

CLG

Illustration : JL Biston

 

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