Laurent Chollet : sommes-nous tous situationnistes sans le savoir ...?

 Laurent Chollet : sommes-nous tous situationnistes sans le savoir ...?

Interview réalisée en 2001

Les situationnistes sont aujourd'hui la référence que l'on se plaît à citer, même si on n 'identifie pas toujours le sens de l'épithète. Laurent Chollet s'est plongé dans les arcanes de ce mouvement qu'il a bien voulu éclaircir pour les lecteurs de Délirium qui pourront également s'informer avec la lecture de son livre L'insurrection situationniste qui est par ailleurs une véritable œuvre d'art.

Quels étaient vos objectifs en créant ce magnifique album ?

L'idée première était de faire un livre qui raconte l'histoire du mouvement situation- niste, sans m'adresser directement aux gens qui connaissaient déjà cette épopée. Au moment où je me suis lancé dans cette aven- ture,-était paru depuis quelques mois un pre- mier livre, alors que jusqu'en 87, il n'en existait pas. Il s'agissait du livre de Jean- François Marteau sur l'Internationale Situatiormiste, écrit en collaboration avec Guy Debord. Toute leur correspondance avait été publiée puis interdite. Ce livre de J- F Marteau était le livre officiel qui reprenait globalement la version de ce mouvement publiée par la revue de l'Internationale Situationniste telle qu'elle l'avait distillée au fil de ses différents numéros. Ce qui me sem- blait stimulant, c'était de m'adresser aux gens qui une fois dans leur vie avaient enten- du parler de Guy Debord, de la société du spectacle, sans savoir vraiment à quoi ça renvoyait, mais en même temps de me déga- ger du cadre strict de l'Internationale Situationniste, de ne plus respecter le point de départ, jusqu'à présent bien ménagé : c'est à dire, un groupe né pratiquement ex-nihilo, qui a tout fait tout seul, sans s'occuper de ses contemporains, si ce n'est en les méprisant, et qui n'a pas eu de descendance suffisamment noble pour être respectable. Je pense qu'il était plus intelligible pour les lecteurs de savoir d'abord comment les acteurs de ce mouvement s'étaient regroupés, quelle avait été leur formation respective, quelle avait été leur influence, leurs activités entre eux, mais aussi de s'interroger sur leurs relations avec leurs contemporains sans se fonder sur la version donnée par ce mouvement, en allant rechercher des documents émanants de leurs contemporains. A partir de là, on voit que l'idée même de mouvement prend corps, puisque très vite l'Internationale Situationniste déborde du noyau de quelques dizaines d'individus. Par le biais des gens qu'elle influence directement et qui sont eux-même issus d'autres groupes, ou créateurs isolés, c'est toute une galaxie qui va prendre forme.

Ce qui est très surprenant, c'est que ce mouvement est connu des gens concernés mais aussi qu'il est passé complètement inaperçu du public. Au départ c'est une philosophie, une idéologie oui semble avoir échappé au plus grand nombre. Y a-t-il là une volonté ?

II y a effectivement une volonté, mais aussi au départ dans les toutes premières années, une absence de manière de savoir s'adresser à un public élargi. Pour l'essentiel, les fondateurs de ce mouvement sont issu de groupes d'avant-garde artistique, et à priori ils n'ont ni l'habitude ni l'inclinaison de s'adresser au plus grand nombre. Certains viennent du lettrisme, des peintres qui viennent du mouvement cobra, d'autres seront issus de groupes poli- tiques, mais très groupusculaires. Les uns et les autres proviennent d'univers réduits concernant peu d'individus, avec des positions tellement avant-gardistes qu'elles ne s'adressent qu'à un petit nombre. La rencontre se fait aisément, puisque qu'en ce qui concerne les artistes, ils ont une sensibilité politique assez affirmée, même si elle n'est pas encore constituée autour d'une ligne précise ou avec des concepts définis. Il y a des espaces de révolte, un refus très fort chez eux à cette époque. En revanche ceux qui sont de formation plutôt politique, sont attirés par les formations artistiques et les développements que les années cinquante voient apparaître. A partir de là, au fil des années 50 et jusqu'au moment où ils vont fonder le mouvement, naît une ambition qui prendra corps dans les années 60. C'est dans cette décennie que va apparaître l'idée qu'il faut s'adresse) aux masses. Le situationnisme a un rapport très fort avec la classe ouvrière.

Ce qui est paradoxal dans ce mouvement puisqu'il y a peu d'ouvriers ...

C'est un mouvement qui se réclame des idées poli- tiques du peuple et qui est un mouvement élMste. En gros, pendant les années 50, jusqu'en 61- 62, les artistes sont majoritaires, en nombre mais aussi compte tenu de leur influence. On se préoccupe plutôt de créations collectives, de l'utilisation de la peinture, de l'architecture, de l'urbanisme, dans des perspectives de révolution. Puis, à partir de 61-62, suite à différents rebondissements, les artistes sont éliminés ou s'éliminent tout seuls et là le côté politique prend le dessus. Naissent alors deux pistes qui ne cesseront de se dévelop- per à mesure que l'écart va se creuser. D'une part, le côté Debord, avec une formation hégélienne et marxiste et son rapport au prolétariat : le prolétariat étant le prolétariat, il se doit de faire la révolution, ce qui est un fondement qui ne conçoit même pas le questionnement, ce qui est très scatologique. Et d'autre part, le côté Vaneigern, qui lui est plus dans le droit fil de ce qu'on a trouvé en Belgique, le surréalisme belge par rapport au surréalisme français avait plus le sens de l'humour; Vaneigern développait plus les influences de Benjamin Perret, le lyrisme, la fantaisie qu'on retrouvera dans Le traité du savoir vivre. Donc ces deux tendances vont coexister, avec des points communs, et avec des visions différentes, l'une lyrique, l'autre tragique. Le traité va très vite se vendre. A partir de 67, alors que pendant plus de deux ans Gallimard s'était refusé à publier ce livre, le jour même où cette maison d'éditions signifie son nouveau refus à Vaneigern, éclate le scandale de Strasbourg des étudiants pro-situationnistes. Cette affaire ayant fait la Une de toute la presse, Gallimard renvoie une lettre par retour de courrier, annonçant sa décision de publier Le traite de savoir vivre. Une jeunesse révoltée va se précipiter sur cet écrit et on va également voir fleurir de multiples traductions du petit pamphlet des étudiants strasbourgeois. A ce moment-là, on passe d'un cercle restreint à une diffusion à des milliers d'exemplaires. On peut dire également que le succès de ce traité réside dans le fait qu'il offre l'opportunité de pouvoir changer sa vie immédiatement. Les situationnistes avaient fait leur, les mots d'ordre de Rimbaud de changer la vie et de Marx de changer le monde, mais l'intérêt du traité est de pouvoir le faire tout de suite, en changeant les rapports avec les autres sur son lieu de travail, etc, etc .. là, où la société du spectacle était un mode de production économique, mais qui surtout circonstanciait le changement à la prise de pouvoir, et donc au changement du monde grâce au prolétariat. Il y avait donc deux visions, l'une immédiatiste, opérationnelle tout de suite, le traité était une arme dont on pouvait se servir du jour au len- demain, et quelque chose de plus théorique et de plus froid. A cela s'ajoutaient deux proses respectives. Pour un jeune de 16 à 18 ans, la société du spectacle n'était pas d'un accès facile, or il n'y avait que peu d'étudiants à cette époque.

Ceci est aussi un des aspects de la montée en puissance de ce mouvement qui correspond à la montée du nombre d'étudiants en France. Ces deux croissances semblent liées.

  1. aussi, ce qui sera d'ailleurs un grand sujet de moquerie, le moment où cette génération du baby-boom qui n'a pas connu la pénurie, va se poser des questions sur la société de consommation.

Tout se joue en parallèle ; d'un côté, il y a la France qui travaille depuis l'après-guerre, et ce jusqu'au moment de la crise, et de l'autre il y a cette idéologie anti-conformiste qui se met en place et qui va s'éteindre au moment de la crise. Or, elle réapparaît actuellement à un moment où de nouveau on sort de la crise ...

C'est vrai, aujourd'hui le livre de Roger Bovet, le monde n 'est pas une marchandise, est un best seller. Son titre est l'un des slogans de la confédération paysanne, c'est évidemment dans le prolongement direct des formules du traité de savoir vivre ou des publications situationnistes; cette critique des marchandises faite à ce moment influence beaucoup de gens. Mais en même temps, nous parlions tout à l'heure du plus grand nombre, ce qui quasiment incompréhensible, c'est que ce à quoi rêve la société, c'est de posséder une voiture, une chaîne hifi, un pavillon. Venir expliquer que c'est en fait le vecteur par lequel ils risquent de s'enferrer définitivement dans un système d'aliénation intégrale, c'est très prophétique.

Bizarrement, cette idéologie est en silence au moment où les gens, peut-être, pourraient avoir besoin d'autres objectifs puisqu'ils se trouvent privés de confort matériel...

68 représente à la fois la victoire mais également l'échec de l'Internationale Situationniste en tant qu'organisation. Finalement, ce petit groupe qui aura connu en 15 années d'existence, 70 membres, et en comptant les compagnes et les compagnons environ 200 personnes, verra en 68 sa victoire puisqu'à cette époque les situationnistes sont partout. Les gens qui développent des positions, font des tracts, écrivent des slogans sur les murs, formules situationnistes ou situationnisantes, se trouvent partout, à Paris forcément, mais également à Strasbourg, Bordeaux, Nantes, Lille ou Marseille. Leur idéologie s'est diffusée dans le corps d'une fraction de la population, Parallèlement, cette structure qui se voulait être un état-major sans troupe, se retrouve un peu démuni, puisque les troupes sont là. Troupes qui se refusent à avoir un état-major d'ailleurs puisqu'ils se moquent d'une organisation qui est quasi inaccessible, les responsables de l'idéologie ne pouvant être contactés, et que de par sa position un peu élitiste, elle ne veut intégrer personne. A partir de 68 naît un phénomène qui progressera à partir de 70-71, que Debord appellera les "prostitus" avec beaucoup de mépris. Jusqu'en 75-77, va naître un courant qui va regrouper des mini- publications, des maisons d'éditions, et qui pour certains d'entre eux est une façon de refuser le piège du maoïsme, du trotskisme, deux courants extrémistes de gauche mais qui font l'objet de critiques assez radicales que les situationnistes avaient dénoncé en rappelant la réalité de la Chine de Mao, de la révolution culturelle. Il y a assurément une posture intellectuelle, un côté qui permet d'être beau parleur, mais l'avantage pour ceux qui se laissaient tenter, était d'offrir tout un univers. Ses représentants avaient posé leurs regards sur tous les aspects de la société, avaient une critique plutôt construite sur ces différents aspects, et avaient de manière assez riche des solutions alternatives, que ce soit sur l'urbanisme, les beaux-arts en général, le cinéma, la peinture, sur les échanges, la marchandise, les échanges sociaux, la sexualité. D'un côté, l'aspect grisant, de l'autre le paysage intellectuel offert par les situationnistes, c'était la possibilité pour des gens âgés de 20 ans, de découvrir Dada, le surréalisme, le constructivisme rosse, mais aussi. Le marquis de Sade, le cardinal de Retz, Balthasar Gracian, Clausewitz, Ils offraient un paysage beaucoup plus riche que ce à quoi un jeune militant maoïste ou trotskiste était habitué à énoncer, enfermé par des contraintes politiques.

Quels étaient les points géographiques forts de ce mouvement ?

Paris évidemment, puisque l'emprise la plus forte était dans le milieu étudiant. Etudiants virtuels également, puisque certains qui n'avaient pas envie de faire leur service militaire, se lancent dans les études. Les villes où se trouvent des campus vont être des relais, importants. Nantes, Grenoble qui sera une ville très importante; là les relais se font rapidement. Qui dit étudiants dit professeurs, et des gens qui sont en fac de lettres vont jouer un rôle important et je pense en particulier à certains professeurs qui en détectant chez les étudiants un intérêt, vont les encourager. C'est ainsi que l'on va voir en 72-73 des travaux de fin d'études dont les intitulés-même se passent de tout commentaires. Certains membres de l'Internationale Situationniste vont être progressivement connus, se targuant de l'aura de l'enseignement universitaire, ce qui permet de briser quelques inhibitions à faire entrer ces l idées dans l'université. La volonté première des acteurs de ce mouvement était de s'adresser au prolétariat, ce qui était obsessionnel depuis le début des années 60. En ce qui concerne la France, ce sont sur des villes comme Nantes ou Marseille qu'ils vont réussir à politiser des jeunes en général qui eux pour le moins ne sont pas du tout étudiants, avec cette idée récurrente, développée également par leurs homologues anglais ou italiens qui le feront avec un certain succès, de s'adresser à des jeunes blousons noirs, désœuvrés. Comme ceux-ci ont déjà le sens de la révolte, il ne leur manque plus que celui de la conscience de classes. Ceci va aboutir parfois à des situations étonnantes, des discours qui permettent de continuer à voler avec des arguments justifiant leurs méfaits. Des situations parfois comiques, souvent dramatiques. Jusque dans les années 70, on peut dire qu'en France, c'est le mouvement autonome ...

Guy Debord

Tout cela ce sont des déviances, mais justement ce mouvement issu d'un mouvement artistique, n’est-ce pas sur le plan artistique qu'il va connaître le plus de déviances ? N'est-ce pas l'art qui va le plus récupérer l'idéologie et la détourner ?

Je ne le pense pas. En fait, le mouvement artistique va être tellement rejeté justement par que ce soient les peintres ou les cinéastes, ils vont être obligés de faire des compromis, parfois avec des contradictions. Ils seront parfois exclus parce qu'ils auront des relations avec des galeristes. Or, c'est bien parce que quelqu'un comme Asger Jom vend ses toiles dans une galerie qu'il permet à l'IS de publier ses revues. D'où hypocrisie et tragi-comédie. Des gens comme Godait et Jean-Jacques Lebel vont être imprégnés par cette critique, mais vont continuer à faire leur travail de création, dans un système économique. Ce qui explique que les plus intégristes, les plus radicaux vont les rejeter, sous prétexte qu'ils sont des agents du système qui prostituent une critique politique pour en faire une marchandise. Ceux qui vont rester et s'enfermer après la scission de 11 S, c'est à dire après le divorce entre Guy Debord et Vaneigern, seront ceux qui resteront sur une position purement poli- tique, jusqu'à ne même plus se préoccuper de créations artistiques.

Qu'en est-il de ce mouvement aujourd'hui ?

Vaneigern disait : La fonction du spectacle idéologique, artistique, culturel, consiste à changer les loups de la spontanéité en bergers du savoir et de la beauté. Les anthologies sont pavées de textes d'agitation, les musées d'appels insurrectionnistes ; l'histoire les conserve si bien dans le jus de leur durée qui 'on en oublie de les voir ou de les entendre. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le temps n'a pas démenti cette affirmation de Raoul Vaneigern. Il ne tient qu'à vous, qu'à nous, qu'il en soit autrement... Recueillis par A.N 

L'insurrection situationniste ED.Dagomo

 

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