Jean d'Ormesson : du mot d'esprit à l'érudition

Jean d'Ormesson : du mot d'esprit à l'érudition

II est reconnu pour sa faconde, sa verve et ses mots d'esprit ainsi que pour son érudition qui se révèlent aussi bien à l'écrit qu'à l'oral. C'est encore ce que démontre le deuxième volume d'une autre histoire de la littérature française et qu'une demi-heure d'entretien n'a réussi qu'à confirmer.

Le bureau a un assortiment de tons bleus, de la moquette aux sièges en passant par les murs.
De la fenêtre, l'on voit la grande roue sur la Grand Place. C'est bientôt Noël. Comme s'il savait dans quel bureau du Furet du Nord de Lille, il recevrait les journalistes, Jean d'Ormesson avec son élégance coutumière a opté pour un costume strict bleu marine, une chemise bleue ciel et une cravate en laine tressée bleue marine avec boutons de manchette assortis. L'homme est détendu, souriant, affable avec toujours le mot pour rire où pointe une exquise subtilité. C'est avec bonhomie qu'il s'est prêté au jeu des questions-réponses.

Monsieur d'Ormesson vous êtes peu ou prou ce que vous même disiez de Victor Hugo, romancier, critique, essayiste, philosophe, journaliste, académicien et aujourd'hui historien de la littérature française. Comment décidément aimeriez-vous être appelé?

Je crois que la comparaison est écrasante. Mon
prénom est Jean. Juliette Drouet appelait Victor Hugo, "mon Toto", alors vous pouvez m'appeler Jeannot. Je pense que je voudrais essayer de passer pour une sorte de romancier et j'ai d'ailleurs interrompu un roman pour publier les deux volumes de cette histoire de la littérature française, un l'année dernière, l'autre
cette année. L'année prochaine je voudrais reprendre et terminer ce roman.

Pourrait-on avoir en primeur quelques informations à propos de ce roman?

C'est déjà difficile de parler des livres passés. Les livres futurs c'est pratiquement impossible parce que c'est comme une sorte de ballon rempli d'oxygène dans lequel chaque fois qu'on en parle on percerait un petit trou, ça perd un peu de son énergie. Disons que j'ai écrit des romans cosmiques comme la douane de mer, Dieu sa vie son œuvre, Le Juif errant. J'en ai écrit d'autres où j'apparaissais moi-même ou ma famille, Au plaisir de DieuPu revoir et merci. Eh bien, je dirais que ce roman se situera au confluent de ces deux veines, une veine personnelle et l'autre plus universelle.

Voilà au demeurant une anthologie littéraire mais différente des autres parce que personnelle, volontairement subjective mêlant biographie et morceaux choisis d'auteurs et mâtinée d'anecdotes (l’on ne savait ainsi pas qu'à la mort de Victor Hugo, la courbe démographique de la capitale explosa littéralement). Y a-t-il une raison à ce choix?

Vous avez raison, c'est une autre histoire, encore une histoire mais différente de la littérature, qui porte un regard personnel sur les œuvres. J'ai essayé d'abord de rajeunir la littérature française, de ressusciter les morts, de tacher de sortir les momies de leurs caveaux et d'arracher les bandelettes qu'avaient mises le respect, la vénération, l'université. J'ai essayé de montrer ensuite que les écrivains avant
d'être des légendes vivantes étaient des jeunes gens qui aimaient rire, s'amuser. On sait qu'il y avait des va et vient de dames entre Racine et Molière. On sait où ça se passait, dans des cafés appelés "la pomme de pin", "Le mouton noir". On sait même le nom de ces dames, par exemple Marquise qui était une très belle comédienne et était la maîtresse
de Molière et que Racine lui a "fauchée". J'ai voulu rendre tout ça vivant comme si la littérature française était une sorte de roman dont les écrivains seraient les héros. J'essaye aussi de donner le plus souvent possible la parole à ces écrivains. En même temps qu'une histoire critique et subjective de la littérature, ces deux volumes peuvent passer pour une sorte d'anthologie. Je crois surtout aux œuvres. C'est vers elles qu'il faut diriger les lecteurs, surtout les plus jeunes mais pour y arriver il faut tâcher de les amuser. C'est pourquoi je suis passé par des récits biographiques avec des anecdotes non pas pour elles-mêmes mais pour essayer de restituer l'atmosphère de l'époque et pour cerner ce qui fait le propre de ces différents écrivains. Cela, toujours avec l'idée qu'il faut d'abord se rapporter aux œuvres dont naturellement je ne peux donner que quelques extraits qui forment l'anthologie dont je viens de parler.

En choisissant de faire une biographie romancée le critique que vous êtes ne se trahit-il pas au détriment du lecteur?
Ce n'est pas du tout romancé. La littérature française peut être considérée comme un roman. Toutes les informations que je donne sont rigoureuses, objectives et si possible exactes. Il se peut que je me trompe sur tel ou tel point, il peut y avoir des erreurs dans mon histoire de la littérature mais en principe tout est véridique. Il m'a semblé qu'il y avait des quantités d'histoires extraordinaires qui parsèment la littérature française, et Dumas ou Chateaubriand ou même Boileau offrent un nombre considérable d'aventures souvent très surprenantes. J'essaye en même temps de donner du plaisir au lecteur mais aussi de lui fournir des informations aussi rigoureuses que possible.

Donc selon vous ça peut être aussi perçu
comme un regard critique que vous portez sur la littérature française?

Le regard critique est naturellement aussi un regard d'admiration. J'ai de l'admiration pour tous ces écrivains que j'ai choisis, il y en a quarante dans le premier volume et quarante dans le second. Il y en a que je préfère à d'autres. Je dirais que je préfère
probablement Chateaubriand à Voltaire, Aragon à Sartre, mais chacun peut avoir des opinions différentes et mon but est de permettre à chacun de se forger une espèce d'opinion sur la littérature française. Je pense que ce qui est important c'est que chacun lise ce qu'il aime mais il est difficile de savoir ce qu'on aime parce que pour savoir ce qu'on aime dans la littérature comme dans la peinture, la sculpture il faut avoir lu ou vu pas mal de choses. Alors moi j'arrive avec des échantillons, j'essaye de les montrer au lecteur et c'est à lui après de choisir sur ces modèles les écrivains ceux qu'il préfère et ceux dont il veut approfondir la connaissance.

Il y a quand même là une hagiographie?
Je ne pense pas. Je dirai qu'il y a une hagiographie de la littérature française dans son ensemble. En effet la littérature française dans son ensemble me paraît un monument exceptionnel qui remonte aussi loin que la langue française, c'est à dire à peu près à
Charlemagne.

C'est au moment de Charlemagne que se constitue la langue française. Son Empire est partagé entre ses trois fils au cours d'un célèbre traité, "le traité de Verdun " en 1843. C'est le premier à être écrit en langue romane qui est l'origine du français. On considère en général que la première grande œuvre de la langue française c'est quelque chose qui s'appelle La cantilène de Sainte Eulalie. J'ai longtemps pensé que La cantilène de Sainte Eulalie était une grande œuvre comme...L'Iliade. En fait elle est composé de vingt- neuf vers mais c'est le premier monument de la langue française. Ensuite, vous avez mille ans de cette littérature que je vénère comme Montaigne, Racine, Ronsard, Hugo, Verlaine, Proust, Aragon, Queneau. Il y en a d'autres qui sont de grands écrivains mais pour lesquels j'ai peut-être soit moins de sympathie, soit moins d'admiration, tout en reconnaissant la place qu'ils occupent, Je pense que je suis peut-être un peu plus réservé ou plus sévère pour Voltaire qui est évidemment un grand écrivain mais sûrement pas un grand poète ou pour Sartre qui est un grand romancier pour les philosophes et un
grand philosophe pour les romanciers, mais en tout cas c'est un témoin capital de notre temps. Je reconnais que même ceux que j'aime moins occupent une place importante. Une anthologie n'est pas un pamphlet. Il y a eu des histoires de la littérature qui étaient des pamphlets. Je pense par exemple à celle de Kleber Haedens qui était amusante mais très à droite. C'était un ouvrage de combat. Eh bien! Ceci n'est pas un ouvrage de combat. En effet, j'exprime très souvent mon admiration pour ceux qui servent la langue française.

A propos, vous avez une préférence pour - dirait Barthes- "1e plaisir du texte" et le style. Croyez-vous que la littérature se réduit à cela?

Je dirais que la littérature ne se résume à rien. Ce qui m'a tenté c'est de faire une place importante au plaisir en ce sens que je considère volontiers qu'il n'y a pas de devoir de littérature. Il y a différente sortes de devoirs dans l'activité des hommes mais pas
dans la littérature. Si Shakespeare vous ennuie, vous n'avez aucune obligation de le lire. Il y a peut-être un devoir de permettre à chacun l'accès à la culture. Mais la culture en elle-même est un plaisir. Il y a des plaisirs plus ou moins faciles, et il y en a d'autres qu'il faut apprendre. Je crois qu'il faut avoir qu'un certain nombre d'informations pour profiter de Rabelais ou pour comprendre Marcel Proust. Donc le plaisir me paraît très important. On n'écrit pas un livre avec des passions ou des idées mais avec des mots. C’est ce qu'on appelle le style qui peut quelques fois même être opposé à la littérature. Je pense que Saint-Simon n'avait pas du tout le sentiment de faire œuvre littéraire mais il subsiste par le style. Les histoires que raconte Saint Simon sont complètement dépassées mais le style est tellement séduisant, amusant et fort que nous le lisons encore. Alors, naturellement il y a beaucoup d'autres choses dans la littérature, la révolte, la marginalité qui font partie de la littérature. La quête du sens aussi. Il y a beaucoup de demeures dans la maison littéraire mais il me semble que le plaisir et style sont deux composantes majeures de la littérature.

Pour rester dans le domaine de la langue, ce qui 'on qualifie familièrement de Verlan a quitté les cités pour envahir l'espace culturel français et même la langue française. Qu'est-ce que l'académicien que vous êtes en pense?

Je pense que les langues évoluent toujours et
que c'est une illusion de vouloir arrêter une langue à notre époque alors qu'elle ne s'est pas arrêtée au 16ème siècle, au 17ème ou au 19ème siècle et que la langue évolue toujours. La langue est constituée par des apports constants et de l'étranger et de l'argot. Ce qui est difficile à déterminer c'est la durée de vie des langues marginales comme le verlan, et l'argot. Il est très difficile de savoir si les mots subsisteront ou s’ils passeront très vite. Il n'est pas impossible que les langages d'avant-garde ne vieillissent extrêmement vite. Et c'est pour cela qu'il faut être à la fois ouvert à ce langage et prudent avant de le mettre dans un dictionnaire, ou avant de lui donner un statut. Il semble qu'il y a du verlan ou de l'argot d'il y a dix ans que personne n'utilise plus déjà.

S'agissant en fin de la mondialisation pour emprunter un terme cher aux économistes et déjà visible dans la "world littérature", les littératures postcoloniales qui se situent au confluent de l'Afrique, des Caraïbes et de l'Amérique, est-ce que notre exception culturelle a encore un sens et n'est-elle pas menacée alors qui 'on parle de mondialisation?

Evidemment une littérature s'appuie d'abord sur une langue et une langue sur une société. Il est très frappant de remarquer que la littérature française a régné quand le français régnait sur le monde. Il faut se rappeler qu'au 17ème, 18ème siècle et une partie du 19ème siècle le français est la langue de l'Europe et l'Europe est la partie dominante du monde, ce qu'elle n'est plus aujourd'hui. Au 17ème et 18ème siècle les traités internationaux sont rédigés en français, (Traité de Versailles, Traité de Viennes, Traité de Berlin). A l'époque Frédéric II de Prusse parle français, et écrit de merveilleuses lettres
en français à Voltaire dont il est l'ami. De nos jours il difficile de porter un jugement sur la littérature contemporaine mais il est vrai qu'elle est moins brillante qu'elle n'a été sous le classicisme, sous le romantisme ou sous l'Entre deux guerres. Mais surtout on voit bien qu'il y a la montée d'autres littératures. Il y a la littérature sud-américaine, japonaise, africaine et bientôt toutes les littératures nationales. La mondialisation de la littérature suppose qu'il n'y aura naturellement pas une langue mondiale pour l'exprimer. Chaque littérature s'exprimera dans sa langue et évidemment la place de la littérature française sera proportionnellement moins importante qu'entre les deux guerres.

Le mot de la fin ?

La littérature ne peut-être cernée. Pour ma part j'ai privilégié le plaisir et le style mais je reconnais qu'il y a beaucoup d'autres thèmes l'on pourrait développer, notamment la grandeur, le pouvoir, la rébellion, la mondialisation...et ce que je crois important c'est que chacun trouve dans la littérature l'expression de ses propres craintes, de ses
angoisses, de son enthousiasme. Ce que j'ai essayé de faire dans ce livre c'est de donner aux lecteurs une sorte d'incitation à aller aux œuvres elles-mêmes.

Recueillis par Yves-Abel Fezé (mai 1998)
Retranscrit avec la collaboration de S. Coutard

Une autre histoire de la littérature française (Tome 2)

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