Imaginaires fantastiques

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Imaginaires fantastiques

Roger Caillois définit le fantastique comme un scandale, une déchirure, une irruption insolite presque insupportable dans le monde réel, tandis que Pierre-Georges Castex parle d'une intrusion brutale dans le cadre de la vie réelle. Mais que signifie le réel lorsqu'il est question de récits imaginaires ?

Est désigné comme littérature fantastique, tout écrit qui présente des êtres ou des phénomènes surnaturels, l'exclusion toutefois des divinités ou des intercesseurs qui sont l'objet de foi et de culte. Mythes, livres sacrés, miracle des saints, même si le surnaturel en constitue à la fois le milieu et le ressort, ne peuvent passer pour littérature fantastique : ils sont ou ont été objets de croyance et à leur contenu correspondent prières, clergé, cérémonies...
Le fantastique est un domaine intermédiaire, qui exclut les fables où les animaux parlent, les allégories où, par exemple, vices, vertus ou entités de toutes sortes sont personnifiés. Il n'en reste pas moins un vaste domaine qui comprend deux grands genres traditionnels : les contes de fées et les histoires de fantôme, auxquels est venue s'ajouter plus récemment un troisième genre, la science - fiction.

Mondes fantastique ou féérique

Le féérique est un univers merveilleux qui s'ajoute au monde réel sans lui apporter atteinte ni en détruire la cohérence. Le fantastique, au contraire, manifeste une déchirure, irruption de l'étrange, de l'effrayant, de l'inexplicable dans le monde réel. C'est qu'un homme courageux peut combattre et vaincre un dragon crachant des flammes ou quelque géant monstrueux. Mais sa vaillance ne lui sert en rien devant un spectre. Car le spectacle vient de l'au-delà de la mort. Ainsi, avec le fantastique apparaît un désarroi nouveau, une panique inconnue.
Les contes de fées ont volontiers un dénouement heureux - les miracles et les métamorphoses y sont continus, la baguette magique d'un usage courant les récits fantastiques se déroulent dans un climat d'épouvante et se terminent presque inévitablement par un évènement sinistre qui provoque la mort, la disparition, la damnation du héros. Puis la régularité du monde reprend ses droits...

Une fée et ses pouvoirs, même introduits dans un décor moderne, restent merveilleux ; son intervention est plaisante (avez-vous remarqué combien les fées sont belles ?...) et non pas terrible, elle n'exprime à aucun degré d'ombre, la mort et l'au-delà. Il s'agit d'une fantaisie déclarée, d'un anachronisme qui se donne gaiement pour tel, non d'une fatalité ambigüe et acharnée.

La démarche essentielle du fantastique est l'apparition : ce qui ne peut pas arriver et qui se produit pourtant, en un point et à un instant précis, au cœur d'un univers parfaitement récupéré et où l'on avait à tort estimé le mystère. Tout semble comme aujourd'hui et comme hier : tranquille, banal, sans rien d'insolite, et voici que lentement s'insinue ou que soudain se déploie l'inadmissible.

Naissance du Fantastique

Il convient avant tout ici d'éviter un malentendu tenace. Les récits fantastiques n'ont nullement pour objet d'accréditer l'occulte et les fantômes. La littérature fantastique se situe d'emblée sur le plan de la fiction pure. Elle est avant tout un jeu avec la peur ; effroi voluptueux où réside l'attrait des histoires de fantômes.
Le fantastique est en Europe contemporaine au romantisme. Il n’apparaît guère avant la fin du XVIIIème siècle.
Le Moyen-Age, qui baigne dans le merveilleux, ne donne pas à ses diableries ou à ses enchantements la tentation nécessaire, le haut degré d'angoisse indispensable au frisson futur. Le siècle des lumières se termine par une éclatante poussée du merveilleux. Toutes les superstitions fleurissent, et avec d'autant plus de succès qu'elles empruntent quelque apparence scientifique. Pour la France, l'on peut citer Le Diable amoureux de Cazotte et Rodrigue ou la Tour enchantée du Marquis de Sade, en Allemagne Goethe écrit plusieurs nouvelles allégoriques. Le conte proprement fantastique se dégage assez lentement de cet excès de prodiges et de paraboles.

Le XIX siècle est l'époque de l'ébranlement des sensibilités. La révolution industrielle vient bouleverser fondamentalement les rapports entre l'homme et son environnement. Les modèles de pensées sont remplacés par de nouvelles idéologies et la conception du surnaturel évolue également.
A l'époque Romantique, le fantastique devient une véritable mode : tous les auteurs donnent dans le genre, plus ou moins inspiré par le conteur allemand Hoffman. Quelques œuvres phares témoignent d'une interrogation sur une nouvelle conception du surnaturel, tel le Frankenstein de Mary Shelley (1817) qui renouvelle le mythe de Prométhée dans une perspective scientifique. Mais c'est avec Poe que naît le fantastique. Ce fantastique (appelons-le “moderne) apparaît dans un contexte de bouleversement, avec ses espoirs, ses illusions, ses déceptions. Il se manifeste en contrepoint à la science, à la technique, à la nationalité. Les spectres romantiques qui hantent Hoffmann et tous ceux qui subissent son influence, semblent bien dérisoires à la génération à qui les contes de Poe ont fait goûter un fantastique intérieur plus intense. Les lecteurs sont alors attirés par la cruauté de Villiers de l’Isle-Adam, les hantises de Maupassant, le goût des aberrations de Verne, la froideur de Mérimée et les peurs de Dostoïevski. Le milieu du siècle voit aussi le début du positivisme : Auguste Comte et Renan posent les principes d'une religion de la science, Claude Bernard définit une médecine expérimentale ; les phénomènes psychiques commencent à être l'objet d'études. La fascination pour les connaissances et l'attrait pour la science ne gênent en rien l'essor de ce nouveau fantastique. Au contraire, celui-ci s'appuie de plus en plus sur un univers réaliste, sur un monde proche du quotidien : le rationnel et la science n'empêchent pas les croyances; ils les entretiennent, les renforcent parfois et en font même naître de nouvelles. Un paradoxe que la fin du XXe et le début du XXIe continuent de cultiver.
La science, dans une mesure, modifie la condition humaine, mais, par là même, elle rend les frontières plus nettes et les fait reconnaître infranchissables. Plus de pouvoirs sont assurés à l’homme, mais les ténèbres de l’au-delà n’en paraissent que plus redoutables. De leur nuit, surgissent spectres et fantômes, revenants toujours prêts à saisir le vif au moment le plus inattendu. D’où le fantastique de terreur, irruption des forces maléfiques dans l’univers domestiqué qui les exclut. Pacte avec le démon, vengeances de défunts, vampires altérés de sang frais, statues, mannequins ou automates qui soudain s’animent... Ces êtres hantent la mort et le noir, la face d’ombre des choses.
Leur seule présence est un accroc dans la trame des certitudes scientifiques si solidement tissée qu’elle ne semblait jamais devoir souffrir l’assaut de l’impossible...

Thèmes du fantastique

Les thèmes traditionnels sont tous apparus au cours du XIXe siècle. Certains viennent d’un fonds folklorique (le loup-garou, le revenant, le diable, la magie), d’autres ont une origine mythologique (la statue qui s’anime, les métamorphoses, l’invisibilité). Ce qui était de l’ordre de l’imaginaire devient soudain réel ; les limites qui existent ordinairement entre les catégories - la vie et la mort, le naturel et le surnaturel, le passé et l’avenir, l’homme et l’animal...- disparaissent. les variantes sont infinies dans chaque catégorie, aussi ne donnons-nous que quelques exemples parmi les plus connus :
- le pacte avec le démon : le modèle est Faust
- l’âme en peine qui exige pour son repos qu’une action soit accomplie
- le spectre condamné à une course désordonnée et éternelle
- la mort personnifiée, apparaissant au milieu des mortels comme le Spectre de la mort rouge
- la “chose” indéfinissable et invisible mais qui pèse, qui est présente, qui tue ou qui nuit : la réussite inégalée de cette catégorie est le Horla de Maupassant.
- Les vampires, c’est à dire les morts qui s’assurent une perpétuelle jeunesse en suçant le sang des vivants : Hoffman, Tolstoï, Balzac, Le Fanu et bien d’autres ont fait de l’ancienne superstition un des thèmes par excellence de la narration fantastique.
-la statue et le mannequin, l’armure qui soudain s’anime et acquiert une redoutable indépendance.
- La malédiction d’un sorcier, qui entraîne une maladie épouvantable et surnaturelle : La Marque de la bête de Kippling en est l’exemple le plus connu, Luthundo de White l’exemple le plus atroce.
- La femme-fantôme, issue de l’au-delà, séductrice et mortelle
- L’inversion des domaines du rêve et de la réalité : soudain comme un iceberg qui bascule, la réalité se dissout, disparaît, submergée pendant qu’à sa place le songe acquiert l’écrasante solidité de la matière.
- La chambre, l’étage, la maison, la rue effacés de l’espace, Jean Ray en procure une excellente illustration avec La ruelle ténébreuse.
- L’arrêt ou la répétition du temps : à des minutes ou à des siècles d’intervalle, les mêmes faits se reproduisent dans le même ordre ; une chronique ancienne relate avec exactitude un événement en train de se produire. Holding avec Vendredi 19, Poe dans la chute de la maison Uscher ont enrichi de mémorables retours cycliques le déroulement impeccablement linéaire de l’irréversible temps humain.

Du fantastique à la science-fiction

La peur est un plaisir, un jeu délicieux, une sorte de pari avec l’invisible, auquel l’on ne croit pas, ne semble pas devoir venir réclamer son dû. Il subsiste toutefois une marge d’incertitude, que le statut de l’écrivain s’emploie à ménager. L’auteur y parvient le plus souvent à force de logique, de précision, de détails vraisemblables. Il est exact, scrupuleux, réaliste. C’est pourquoi, parmi les maîtres incontestés du genre, figurent tant de romanciers et de conteurs attachés à décrire la réalité la plus banale : Balzac et Dickens, Gogol et Maupassant. C’est qu’il convient d’abord d’accumuler les preuves circonstancielles de la véracité du récit invraisemblable. Toile de fond nécessaire à l’irruption de l’évènement effarant, dont le héros sera le premier épouvanté.
Le fantastique, faiblesse et châtiment des esprits forts ... Heureuse faiblesse et voluptueuse sanction.
La science, la technique engendrent eux-aussi, un merveilleux.
Fréquemment, la science-fiction est utilisée par la satire sociale, exactement comme avaient procédé en leur temps Voltaire dans Micromégas, Swift dans le Voyage de Gulliver. Toutes proportions gardées, un Ray Bradbury peut passer en ce domaine pour leur héritier direct. Ses récits d’anticipation, les expéditions spatiales ou les péripéties martiennes qu’il met en scène, lui servent à donner à ses concitoyens des leçons de modestie, de bon sens, de tolérance ou de simple humanité.
Certains emploient couramment le récit d’anticipation pour exprimer une angoisse très communément partagée devant les progrès de la science, les découvertes biologiques suscitent une anxiété analogue. Les manipulations génétiques conduisent à imaginer la naissance et le développement d’pétrés nouveaux.
Ces récits sont une réponse à une même crainte devant le développement des sciences et les perspectives d’une humanité anéantie ou déréglée. Les deux motifs n’appartiennent ni l’un ni l’autre au fantastique. Mais ils entrent de droit dans la science-fiction et en sont même particulièrement caractéristiques.
Il en va pour la science-fiction, comme il en fut pour la féérie et pour le conte fantastique. Elle continue la narration, irréelle et en remplit la fonction immuable.
Le conte de fée exprimait les naïfs souhaits d’un homme en face de la nature qu’il n’avait pas encore appris à dominer. Les récits d’épouvante surnaturelle traduisaient l’effroi de voir soudain la régularité, l’ordre d’un monde si péniblement établi et prouvé par l’investigation méthodique et la science expérimentale céder à l’assaut des forces irréconciliables, nocturnes, démoniaques. A son tour, le récit d’anticipation reflète l’angoisse d’une époque qui prend peur devant les progrès de la théorie et de la technique.
Dans les trois cas, le climat général des œuvres, leurs thèmes de prédilection, leur inspiration essentielle dérivent des préoccupations latentes des époques respectives où le genre s’est épanoui.
Féerie, narration fantastique, science-fiction remplissent ainsi dans la littérature une fonction équivalent, qu’elle semble transmettre. Ces fantaisies, en apparence les plus libres, dissimulent, sous des jeux variables de symboles, des nostalgies et des craintes qui se perpétuent à travers l’histoire et qui évoluent avec les changements que l’homme apporte à sa condition.
Comme en filagramme, la fiction en porte l’effigie, et celle-ci quoique floue et incertaine, est chaque fois identifiable, sinon révélatrice.

CLG    Illustration : JL Biston

 

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