Hector Bianciotti : Les mots et moi

Hector Bianciotti : Les mots et moi

Interview réalisée en avril 2000

Dans un échange marqué, pour ce qui est de la forme par une grande courtoisie, et d'une profonde et simple réflexion pour ce qui du fond, Hector Bianciotti se livre, autour de son ouvrage Comme un oiseau dans l'air. Hector Bianciotti, l'un des quarante membres de l'Académie Française rayonne de simplicité, dans la salle de presse du Furet du Nord de Lille.

 

L'homme laisse transparaître dans ses mots et phrases tous son parcours d'écrivain né en Argentine, ayant connu l'Europe avec Turin ou encore Paris. Sa plume, sa verve ne sont que le doux reflet d'une Enorme maturité acquises par les nombreuses tribulations d'une existence. A ce titre il n' hésite pas à nous rappeler l'origine modeste qui est sienne. Loin d'en faire une tare, c'est pour lui une source d'orgueil, une cause première de son succès d'aujourd'hui. Sa morale, son approche de la vie s'en trouve affermie. Quoid' étonnant qu'il porte un soin particulier à dire au lecteur, qu'il n'est en rien nécessaire d' être défaitiste face aux circonstances de la vie. "Comme un oiseau dans l'air" vient compléter une série d'ouvrages autobiographiques, qui permettent au lecteur non seulement de mieux découvrir l'auteur, mais aussi d'avoir une approche assez pertinente de la littérature et de la fonction d' écrivain. On appréciera particulièrement le lien fait entre l' écrivain et le peintre. Ceux qui ont une sensibilité particulière pour le rapport de l'auteur avec les mots, puiseront dans cet ouvrage de troublantes déclarations. Plus qu'une autobiographie, Hector Bianciotti conduit le lecteur dans les sillons de sa vie. Sans peine, et avec une pudeur savamment manipulée, l'auteur nous entraîne dans les recoins les plus retranchés de son inspiration.

       Comme un oiseau dans l'air; en quoi réside pour vous l'ingéniosité de votre titre ?

J'imagine que n'importe qui sait qu'un oiseau ne laisse pas de trace! Le lecteur doit chercher pourquoi, "comme", la trace d'un oiseau dans l'air... Sans vouloir dérouter je dirai qu'il y a autant de mystères entre la trace d'un oiseau dans l'air et du jeune homme sur la vierge... Ce sont là des pistes de réflexions pour un lecteur avide de comprendre l'essence même de ce titre. Je préfère ne pas développer afin que l'imaginaire du lecteur puisse fonctionner.

        Pourquoi un titre venant de la Bible?

Quand j'ai intitulé mon ouvrage Comme la trace d'un oiseau dans l'air, je ne savais pas que cela venait de la Bible. C'est sur la base d'une citation parlant d'un auteur français qui fait allusion aux Proverbes, que j'ai eu connaissance de cette expression. Grâce à une concoïncidence, j'ai trouvé les références du verset biblique parlant de la trace d'un oiseau dan l'air... Je n'ai pas eu à hésiter entre ce titre et un autre. Dès que j'ai été en contact avec cette expression, je savais qu'elle serait un titre pour mon ouvrage.

      Comment caractériseriez-vous votre ouvrage?

Il est en droit fil d'une série d'ouvrages que l'on peut dire autobiographiques. Je saisis l'occasion au vol pour affirmer que tout le monde peut écrire une autobiographie sauf un écrivain. Cela peut paraître paradoxal. Je soutiens que r écrivain sait trop ce qui convient au livre, pour écrire une autobiographie. D'autre part la vie est trop répétitive oour être racontée. On ne oeut pas écrire un livre en répétant les événements. Il faut condenser et choisir un moment capital d'une période. Il y a plusieurs instants qui sont sélectionnés et réduits. Pour faire ce travail, je dirai, avec évidence, qu'on utilise des mots. J'ajoute que le mot est quelque chose de difficile à manipuler. En écrivant une phrase vous croyez que vous dites la vérité. L' écrivain dit un mot que la phrase n'attendrit pas. Le mot se plante là, dans la phrase et les autres mots lui obéissent. Ainsi la phrase change de sens. Ce que l' écrivain écrit est une autre vérité. Cela peut ftre la vérité du lecteur. Celui-ci peut en retenir une autre vérité. Ce que vous vouliez dire ce n'est plus votre vérité.

       Pourquoi tenez-vous à comparez l' écrivain et le peintre?

L'écrivain comme le peintre ne se préoccupent pas du style. Ils ont un style et le perfectionnent. Celui-ci n'est pas un effet de mode. Le style se perfectionne tout au long de leur travail.

       Pensez-vous que la recherche de style prime trop dans le travail de l' écrivain aujourd'hui (-je pense notamment à l'effet de mode des best-sellers quel qu'en soit la cause ?

Un grand livre peut avoir un grand succès. public. Mais c'est vrai que la plus part des livres qui sont des best-sellers n'ont rien à voir avec la bonne littérature. La bonne littérature est quand même un art.

     En tant que membre de l'Académie Française, pensez vous avoir un rôle "d'écrivain particulier" ?

Non, pas du tout... La seule chose qu'il y ait de particulier, c'est que j'ai maintenant beaucoup plus peur de faire des fautes! L'Académie est très importante pour moi qui vient d'Argentine et d'une contrée très pauvre. C' était une réponse à mes frères et soeurs qui ne comprenaient pas pourquoi j'avais quitté la famille à l' âge de douze ans. Cela leurs permettaient de voir qu'en dépit de la pauvreté et de toutes les difficultés qui viennent s'y greffer, ils pouvaient être fiers de moi.

     Votre regard d' Académicien Argentin sur la littérature caribéenne ?

Comme je travaille dans l'édition, j'ai découvert un Chamoiseau. Je l'ai découvert, moi, parce qu'il est venu un jour me donner un livre épais. Ce livre était fascinant puisque ce n' était ni un essai ni un roman. Il y avait à l'intérieur un roman et un essai. Lui, il veut montrer à la France que toutes personnes de langue française qui habitent une île lointaine peuvent maîtriser un français élaboré et en faire sortir de belles choses. J'ai attendu trois ou quatre mois car je ne savais pas quoi lui dire. Et finalement je lui ai dit, qu'il me semblait que son ouvrage n'était ni un roman ni un essai. Aussi, II l'a repris et environ six mois après il est revenu avec le livre complètement changé. Et voilà, qu'immédiatement son premier livre fut vendu à environ 20 000 exemplaires. Le deuxième fût d'une grande qualitÈé et le troisième, "Texaco", eut le prix Concourt. Je me suis toujours intéressé aux langues qui viennent des îles, et qui se développent à côté du français. Ce qui est en rapport avec l'Académie Française, c'est le but de préserver la langue. Ne nous méprenons pas, l'Académie accepte beaucoup de mots nouveaux. Mais ce qui m'intéresse, c'est avant tout le mot et non la langue qui est déjà de la littérature.

 A ce sujet, il ne faut pas oublier que la littérature française est l'une des deux plus grandes au monde, avec la littérature anglaise.

C'est ce qu'il faut préserver quand on dit qu'il faut changer la langue. En changeant, il ne faut pas perdre la littérature de plusieurs siècles. C'est ce que je défends. Je défends la langue dans la mesure ou je défends la littérature. Et non l'inverse.

       A ce sujet pourriez-vous commenter votre déclaration ; "Je ne me souviens pas d'avoir entretenu des rapports paisibles avec les mots " ?

Je n'ai jamais pu, quand j'écris et quand je parle, établir une relation paisible avec les mots. Il faut que je fasse attention de n'utiliser un mot, alors qu'il existerait un autre, qui correspondrait mieux à l'usage que je veux faire de celui-ci Donc je ne peux pas être naturel en écrivant. Je pense toujours le mot que j'écris. "D'où vient-il", est une question qui me tourmente toujours. Je n'ai jamais écrit en paix avec les mots.

        L'écriture est donc une affaire de tension, du moins chez vous ?

Oui, de tension et de discipline. Ces deux notions sont les deux moteurs du "comment écrire". Ce n'est pas à dire que j'ai besoin de tension mais c'est un état de fait. Et la rigueur est nécessaire. L'écrivain devrait-il pour vous toujours se rapprocher de l'étymologie au risque de perdre ce qui lui est cher, en l'occurrence une certaine liberté avec le mot. ? Oui, mais je ne crois pas que le mot soit quelque chose de parfait. Un mot ne dit pas tout. Il faut lui associer de la suggestion. Le mot suggère plus qu'il ne définit clairement, c'est-à-dire qu'on le veuille ou pas, le mot enferme. Heureusement qu'il y a la suggestion qui est une autre force du mot. Un ouvrage doit permettre au lecteur d'entendre les bruits que les mots suggèrent, de sentir l'ambiance qu'ils décrivent. C'est une forme de suggestion qui donne de la force aux mots. Quand je lis une description d'une ville comme Paris il est bon de percevoir toutes les nuances de bruits, de personnes, d'aventures, qui font la spécificité de Paris.

       Paris semble être une ville qui compte beaucoup pour vous. Preuve vous en parlez assez souvent dans vos ouvrages. Dans "la trace d'un oiseau dans l'air, vous prenez un soin particulier à la décrire...

Paris est une grande et belle capitale qui se distingue des autres. Rome est étonnante avec ses coupoles extravagantes, le baroque ici et là. Mais, Paris non. L'architecture de Paris est élégante de part sa discrétion. Le XVH est présent. C'est l'omniprésence d'une mesure, au sens musical du terme. Le fleuve est un grand fleuve, il ne se dessèche pas durant une longue période l'année . Paris c'est également la lumière. On y voit aussi la lumière du ciel. Ce monde me semble extrêmement juste (pour rester dans le champ lexical de la musique.)

      Dans votre texte, vous dites que "la vérité est une étrangère dans ce monde et toute cohabitation à long terme avec elle, devient impossible."

Pour dire la vérité, on s'appuie sur sa propre expérience. La vérité est quelque chose de très personnelle et très limité. Je crois que tout est la vérité. On est plongé dans la vérité. Il y a une vérité du monde qui nous échappe et que nous ne sommes pas capables de saisir. On se leurre quand on dit que c'est une loi sociale, ou une autre forme de déterminisme sur lequel on aurait pas d'emprise.. Mais en littérature, l'auteur peut être s'il le désire un menteur et cela n'a aucune importance, puisqu'il est en train de dire quelque chose qui est vrai. C'est vrai par définition puisque c'est lui qui a créé son monde littéraire.

       La notion de vérité que vous avancez ne s'apparente-elle pas à celle d'objectivité ?

Si, elle s'y apparente. Mais je préféré le mot de vérité puisqu'il est beaucoup plus parlant. Autour de nous, on entend toujours les gens dire "c'est la vérité". On se bat toujours pour une vérité. Il y a une conscience de ce qu'est la vérité ou plutôt ce qu'elle devrait être. On demande toujours de dire la vérité, mais ce n'est pas évident de savoir ce que c'est que cette dite vérité,

       Ceci va dans le sens de votre affirmation selon laquelle «seule ce que l'on ressent dans l'instant et sans interprétation est en soi incontestable. »

La vérité est une affaire, ici, de subjectivité. Elle est incontestable puisse qu'elle est de l'ordre du ressenti. C'est un sentiment. Je crois que les sentiments que l'on ressent n'ont pas de parole. On ne peut pas les exprimer verbalement mais on sait que ce que l'on ressent est vrai.

         Mais l'Art de l'Écrivain consiste-t-il à mettre en mots ce que beaucoup ressentent mais n'expriment pas ?

Moi, je dis toujours que l'important pour un écrivain, c'est son rapport avec le lecteur. Ce rapport atteint un point culminant dans son intensité, au moment où le lecteur dit : « Voilà ! ça c'est moi... » II oublie que ce sont les mots de l'auteur.

      On voit une organisation de votre livre autour de chapitres numérotés et non sous forme de titres, pourquoi ?

Tout simplement, parce que je sais que les gens aiment bien pouvoir lire deux trois pages. Mais, ces quelques pages doivent être quelque chose de complet pour le lecteur. Aujourd'hui, les gens n'ont plus le temps de lire. Alors moi. Écrivain, je droit tenir compte de leurs contraintes. J'aime également que mon texte soit aéré et cela pour deux raisons. 1. Pour que le texte puisse respirer et vivre même dans les espaces. 2. Pour que le lecteur s'y sente à l'aise; afin de s'y promener à sa guise. Ainsi il ne se fatigue pas. En généralisant, est-ce que l'on peut dire que votre manière d écrire prend en compte la réalité sociale, dans laquelle se trouve les lecteurs ? Non. La réalité sociale n'est pour moi d'aucune importance. C'est d'ailleurs une notion vide, car fatalement on appartient à une société, un groupe. On est fatalement dans le présent. Les gens qui parlent de réalité sociale, devraient plutôt faire des essais. J'ai toujours le souci de toucher notre Époque, du fait même que j'y appartiens.

Venons à la chute de votre ouvrage. Vous écrivez: "La nuit prend le jour par la main. Rien de ce qui m'a blessé, ne me blesse. Et j'entends la rumeur de la vie qui, en catimini s'éloigne et s'évapore : comme la goutte de rosée sur le brin d'herbe, comme l'Écume à la crête des vagues, comme la trace d'un oiseau dans l'air". Vouliez-vous donner à ce paragraphe une saveur particulière ?

Ce paragraphe, je l'ai écrit lorsque je commençais l'ouvrage. Je n'ai pas écrit à la perfection, mais je savais qu'il composerait la fin du roman. Mais c'est vrai qu'il y a une saveur particulière. Il faut dire que je m'attache à prendre un soin particulier pour ce qui est la fin de mes écrits. Le premier titre de ma série autobiographique est "ce que la nuit apporte au jour". Il y a là un clin d' oeil à ce premier livre.

Si vous deviez jouer au difficile jeu de souhaiter quelque chose au lecteur de Comme un Oiseau dans l'air, qu'est-ce-que ce serait?

Qu'il comprenne ceci: il est très faux de dire "Ah, si j'avais eu la possibilité de partir de ma famille, j'aurais fait mieux." Non, on a toujours fait la seule chose que l'on ait pu faire. C'est la seule chose que je souhaite au lecteur de partager avec moi.

Recueillis par Fabrice Desplan 

Comme la trace de l'oiseau dans l'air   Ed. Grasset

Hector Bianciotti, né le 18 mars 1930 à Calchín Oeste, province de Córdoba en Argentine, est mort le 12 juin 2012  Il était membre de l'Académie Française

 

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