Fatou Diome : Rêves de Pacotilles

Fatou Diome : Rêves de Pacotilles

Interview réalisée en 2003

 

Le ventre de l’Atlantique 

Salie vit en France, son frère Madické qui est resté au Sénégal sur une petite île rêve absolument de rejoindre sa sœur en France. Il s’identifie à Paolo Maldini, aimerait devenir une star multimillionnaire du football mais il y a tout un mélange dans sa tête, il est fan du footballeur mais aimerait venir en France. C’est une façon de dire que les jeunes veulent venir en France ne sont pas seulement attirés par l’occident mais par l’occident dans tout ce qu’il a de magique et de féerique. C’est un miroir au alouette qu’ignore Madické. Salie essaie donc de convaincre son frère de rester au pays et de travailler sur un projet viable sur place.

Je suis Salie et je pense que des Madické il y a dans toutes les familles en Afrique où, lorsqu’il y a des frères qui n’arrivent pas forcément à trouver leur place au pays, qui ne trouvent pas du travail et qui n’ont pas les moyens de réaliser leur rêves. Ils pensent donc que venir en occident est le seul moyen de s’en sortir, le football est de ce fait devenu leur rêves des temps modernes.

Immigration

On part souvent pour les autres, on meurt seul en cour de route, on endure la solitude tout seul. L’on subit tout seul les humiliations que l’on a en occident. L’on va à l’étranger pour réussir, pour sauver les siens. Madické est un garçon comme tous ceux du Sénégal et d’Afrique qui rêvent de réussir pour aider sa famille. Les enfants sont souvent en Afrique la sécurité sociale de la famille, c’est un investissement. On demande aux enfants de réussir où leurs parents, particulièrement leur père n’ont pas réussi.

Que signifie réussir ? Ets-ce que réussir c’est simplement ramener de l’argent ? est-ce que réussir c’est réussir sa vie affective ? Est-ce de trouver sa place dans une société ? Parfois en Afrique l’on ne se pose même pas ces questions-là. On leur demande tout simplement de ramener des moyens pour faire vivre les leurs, pour les sortir de la misère.

A l’approche de la Tabaski et de la fin du ramadan, les immigrés que nous sommes ne recevons pas des lettres mais de véritables cahiers de doléances du style : envoies-moi une paire de chaussures, un jean, une radio… L’on ne fait que demander en oubliant parfois de nous demander si tout simplement nous sommes en bonne santé et sommes heureux de vivre. Ce livre est aussi une manière de pousser ce cri de révolte. Peut-être que si depuis nos pays d’origine les gens découvraient nos conditions de vie ici en occident, peut-être que l’on comprendrait mieux le fardeau que nous traînons en tant qu’immigrés ainsi que nos souffrances. Il y aurait peut-être un peu d’empathie et l’on cesserait de leur demander ce qu’ils ne peuvent pas offrir.

Maldini

Maldini représente une lettre d’amour de la part de mon frère. Mon frère est devenu un véritable clone de Maldini, il n’arrête pas de téléphoner pour prendre des nouvelles, le score des matches. Il suit de très loin la carrière de Maldini à qui il s’identifie évidemment, tout le monde l’appelle Maldini au Sénégal. Je lui fais donc un reportage tout le temps. Pour mon frère je suis Thierry Roland, je lui fais des comptes rendus détaillés car lorsque l’on est passionné on exige les détails qui concernent les activités de son idole.

Les immigrés qui retournent devraient peut-être raconter la vérité …

Je crois que les immigrés Irlandais qui sont allés réussi aux Etats-Unis n’ont jamais dit à leur retour en Irlande qu’ils étaient éboueurs ou qu’ils servaient de main d’œuvres bassement payée. Je pense que c’est tout simplement une faiblesse humaine, on a envie de sauver la face, c’est de la vanité. Très peu de gens sont capables de dire qu’ils ont reçu des claques et qu’ils s’en sont sortis après mais en ayant payé le prix fort.

Miroir aux alouettes

Je ne suis pas venue en étant attirée par ce miroir aux alouettes. Comme je faisais des études chez moi je lisais des journaux et j’écoutais beaucoup la radio. Je savais donc comment les choses se passaient. La France a fait surtout rêver des gens qui n’ont pas accès à la culture en Afrique, qui souvent, n’ont pas fait d’études et en peuvent pas s’informer régulièrement. Lorsque l’on a une ouverture sur le monde on rêve moins car l’on entend les nouvelles d’Europe donc on a pas forcément envie de venir. Je suis venu parce que je m’étais mariée à quelqu’un que j’ai ensuite suivi. Mon mariage n’a duré que deux ans mais je ne regrette rien, j’assume. Les gens qui viennent faire des études viennent par la grande porte, ils ont des papiers en règle, ils viennent étudier, se former, ce n’est pas le cas de quelqu’un qui prend sa valise vide et qui veut venir attirer par un rêve sans savoir ou il va. L’étudiant qui vient sait qu’il va à l’université mais le « kamikaze » de la fortune, celui qui part par hasard et devient immigré clandestin ne sait pas souvent à quoi s’attendre. Je suis venue par la grande porte en tant qu’épouse d’un Français, c’est presqu’un grade.

Réussite

Je ne peux pas encore dire que j’ai réussi. Qu’est-ce que réussir ? Ce n’est pas parce que l’on gagne tris francs quatre sous de plus que l’on a réussi. Je pense que le simple fait d’avoir gagné de l’argent ne constitue pas une réussite en soi. Les jeunes devraient aussi le savoir chez nous. Il y a des gens qui arrivent ici en tant qu’immigrés qui gagnent très bien leur vie mais qui sont malheureux. Il y a la solitude, il y a une misère sociale qui est présente. Lorsque l’on porte tout cela et que l’on essaie de le faire comprendre quand on arrive au pays, évidemment que les gens ne peuvent pas le voir parce qu’ils ne s'intéressent qu'à ce qui est palpable, concret, matériel. Ils ne voient que le beau pantalon jean que vous portez mais pas votre tristesse.

Occidentalisé

Dans le livre le frère n’arrive pas à accepter que l’on ne puisse pas lui payer son billet d’avion car pour lui le simple fait d’être en France est une garantie de richesse quelque part. Salie fait comprendre à son frère qu’il n’a pas les moyens de lui payer ce billet. Madické lui rétorque  qu’elle refuse de le faire car elle est devenue une occidentalisée, une égoïste. Salie fait des ménages pour simplement pouvoir manger et payer son loyer afin d’étudier dans de bonnes conditions. Quelqu’un qui se demande ce qu’il mangera le lendemain ne peut évidemment pas payer un billet d’avion pour le frère resté en Afrique. Cela a été mon cas pendant six ans. J’avais un DEA de lettres modernes et je continuais de nettoyer les bureaux pour vivre au quotidien. Cela me semblait naturel de m’accrocher à quelque chose. Il  faut savoir qu’un moment, j’étais chargée de cours et ce que je gagnais ne me suffisant pas pour vivre j’ai du rajouter des heures de ménages, cela n’est pas incompatible, ça procède de la même lutte pour s’en sortir.

Daradji

J’aime beaucoup ce groupe car Daradji signifie école en wolof. Daradji est un lieu d’instruction, leur chanson est carrément une école, ce qui pourrait quelque part réveiller les jeunes chez nous. Les jeunes africains devraient les écouter d’avantage pour entendre leur message.

Guide

Ma grand-mère était mon guide. Les valeurs humaines étant les mêmes partout, il suffit d’avoir un guide éclairé, qu’il sache lire ou écrire n’est pas important. L’essentiel est d’avoir une ouverture et un regard sur le monde.

 

Je suis allée à l’école en cachette pendant toute une année l’année suivante un instituteur a réussi à la convaincre de me laisser continuer. Elle a finalement accepté car elle s’était rendu compte que cela était nécessaire.

Best Seller

Je ne sais pas encore combien de livres j’ai vendu mais le livre marche très bien, il paraît que je suis devant Amélie Nothomb. C’est pour moi une merveilleuse surprise. Je me dis qu’il y a dans ce pays des gens qui aiment bien rigoler, dribler avec les mots, découvrir des horizons, partager les rêves et les révoltes. J’en profite pour remercier mes lecteurs. Ma grand-mère était quelque part une visionnaire pour moi, elle acceptait l’école à un moment ou personne ne trouvait cela nécessaire pour une fille. Il faut savoir que je suis née en classe en cachette pendant une année.

Arriver

Madiké veut dire débarquer, arriver en langue wollof. Madiké  dans le livre ne pense donc qu’à arriver. Il y a une rupture de message, la communication n’est pas vraiment possible vraiment parce que l’on ne regarde plus le monde avec les mêmes yeux et on n’a pas la même manière d’approcher les choses. Madiké fait parti de ces jeunes en Afrique qui sont prêts à naviguer, ramer, poursuivre le rêve jusqu’au bout, qui à y laisser les ailes. Je voudrais que les jeunes africains arrête de se dire qu’ils sont prêts à mourir pour aller en Europe. Je pense que l’on n’a pas forcément besoin d’être sur la terre d’Europe pour poursuivre le rêve. Je préfère aider quelqu’un à monter un projet sur place plutôt que d’aider un autre à faire le voyage d’aventure en Europe.

Charter

Je voudrais que les gens s’interrogent quand il parque des clandestins comme des moutons dans des charters et qu’ils les jettent dans un aéroport quelconque en Afrique. Que ces autorités se demandent ce que deviennent ces clandestins en tant qu’être humain. Il que les occidentaux sachent que ces gens sont partis chargés de leur espoir et de celui de toute une famille. Quand ils reviennent les mains vides ils sont marginalisés, le respect n’y est plus. Notre culture étant celle de la fierté, lorsqu’ils reviennent les mains vides ils sont comme des moins que rien et sont marginalisés.

Pacotilles

Il y a des exemples de réussite pour les jeunes qui vous feront savoir que ce n’est pas parce qu’un pauvre bougre comme moussa dans mon livre n’a pas eu de chance que tout le monde serait condamné. Il y a certains qui reviennent avec quelques pacotilles, notamment l ‘homme de Barbès qui va faire des veillées au clair de la lune pour raconter tout et n’importe quoi. Celui-là les fait rêver, il a ramené quelques pacotilles qui font envie sur place.

Le plus dure pour moi est le sentiment d’être l’autre des deux côtés des rives de l’atlantique, de me sentir étrangère en France et de devenir de plus en plus étrangère au Sénégal. C’est un constat. J’ai l’impression que les autres cherchent à reconnaître quelque chose d’autre en vous, cela est plutôt difficile. Je n’ai pas le profile de victime. J’ai certainement galéré mais d’autres aussi, c’est peut-être ce qui m’a valu les belles surprises d’aujourd’hui.

Partir

Partir c’est devenir un tombeau ambulant c’est aussi devenir un théâtre d’ombre. Nous partons rempli de l’autre, nous partons avec le cœur plein de souvenirs, d’attache de visages. Nous cultivons cela  lorsque l’on est loin, je pense que c’est parce que l’on est loin que l’on idéalise sa famille et son pays. Tout devient beau parce que ça nous manque la nostalgie rend tout poétique. Tout ce que l’on a laissé y compris le sourire de gens que l’on aimait pas forcément devient quelque chose d’essentiel. Je pense que c’est celui qui est parti qui est plaindre, les autres restent là-bas en famille, ils sont soudés, l’itinéraire familial continue sans l’être qui est parti, ils peuvent toujours se serrer les coudes mais pas le singleton qui a quitté la branche de l’arbre généalogique.

Libre

A force d’être marginal on fini par dire « on s’en fiche » A partir d’un certain moment on a plus le droit de se laisser emmerder gratuitement. Je pense que j’ai compris cela assez tot. Un moment donné il faut se regarder en face et oser dire qui l’on est, prendre ses positions. L’on ne peut pas toujours vivre en fonction des autres. L’Afrique est une culture communautaire réconfortante et rassurante mais c’est une culture qui étouffe l’individualité, vous renie toute forme de liberté. A un moment donné il faut oser couper le cordon, ce qui n’empêche pas la liberté de venir, de partir, d’aimer, de critiquer et de montrer du doigt certaines choses qui ne vont pas.

Ecrire

Pour moi l’exil ou l’immigration n’est pas quand je quittais Dakar pour la France c’était déjà lorsque à treize ans j’ai quitté mon village pour aller dans des villes différentes du Sénégal pour étudier. Le fait de commencer à partir pour toute l’année scolaire représentait une solitude qui m’a poussé à la lecture et de fil en aiguille à l’écriture. J’écrivais tout le temps et c’est de là qu’est né mon désir d’écrire.

Marmite

Dans ma marmite de sorcière il y a mes révoltes qui sont très durs, mes rêves, mes espoirs qui sont l’essence qui parfume un peu l’ensemble. Il faut garder un peu d’espoir pour oser ouvrir cette marmite qui est parfois nauséabonde car j’ai des souvenir qui ne sont pas toujours tendres. Il faut donc cuir longtemps pour que cela soit comestible. Cette marmite que j’ai tout le temps dans la tête n’arrête pas de bouillonner.

Mots

Quand la réalité ne suffit plus pour répondre à nos questions l’on n’a pas d’autres choix que de descendre soi-même pour aller puiser dans les mots liés à l’imaginaire. Georges Lucas dit que la forme romanesque est la constitution d’un monde disloqué. J’aime bien cette idée parce qu'écrire c’est reconstruire. Chaque fois que j’écris j’essaie de faire un nouveau tableau puisque celui de la réalité ne me convient pas vraiment. Je peux donc jeter mes couleurs, mes envies et faire ma géométrie personnelle.  (Recueillis en nov 2003)

 

Le ventre de l'Atlantique   Ed Anne Carrère

 

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