Eve de Castro : âmes, êtes-vous là ?

Eve de Castro : âmes, êtes-vous là ?

Interview réalisée en 2001

 

Les questions anciennes sont les plus essentielles. Au lieu de se lancer dans un discours aux fins hypothétiques, Eve de Castro nous fait cheminer dans les ruelles de l’âme, du péché, de l’amour et du sacré, sans prétendre épuiser le sujet. Rencontre au Furet du Nord de Lille.

Quelle est la genèse de votre roman Le peseur d’âmes ?
C’est une histoire déjà très ancienne. Il s’agit d’une rencontre que j’ai faite en visitant l’abbaye du mont Saint-Michel il y a huit ans. Il y a deux paires de visages sculptés dans le cloître, ce sont ceux qui sont dans le livre, un homme jeune, un plus âgé, et gravé par une autre main, le même homme jeune et le même plus âgé. Le guide ne savait pas me dire qui étaient ces personnes représentées par ces sculptures. C’étaient vraisemblablement de gentilhomme de Normandie qui avaient été mis là en pénitence ou en exil, soit pour reconstituer un jardin de pierres, soit pour expier une faute. Ils avaient sculpté toutes les colonnes du cloître avec des motifs végétaux et à la fin, chacun avait sculpté son visage et celui de l’homme qui était devenu son ami dans la pierre. Je me suis promis d’écrire un jour une histoire sur ces deux hommes.

Ainsi naît le roman...
Les idées viennent toujours avec des rencontres, ce sont soient les rencontres avec des lieux, soient des rencontres avec des êtres, parfois les deux. Ensuite tout cela se nourrit de ce que l’on pioche à droite et à gauche.

Passion ?
La passion est pour moi un sentiment extrême qui dénude, qui nous fait perdre absolument toutes les références, nous fait couler un peu comme dans un puits et qui nous entraîne à ne plus savoir qui l’on est, qui l’on aime. Petit à petit, il faut se reconstruire à partir de ce que l’on a découvert, de soi dans cette perte de soi, cette espèce de décomposition. L’on n’en sort pas indemne mais l’on en sort plus riche, en tout cas pour ce qui me concerne.

Péché ?
J’ai un grand faible pour les pécheurs. J’associe ce mot à la tentation, j’adore la tentation, ce n’est pas par hasard que je m’appelle Eve et que la tentatrice porte le même prénom que moi. C’est un petit voyage, l’on peut voyager dans les mots, dans les rencontres, dans les histoires.
Le péché est une douceur nécessaire, c’est une petite ou grande faiblesse qui, comme la passion, vous fait découvrir des choses. Je trouve que c’est bien de temps en temps de flirter avec le péché.

Vice ?
Le vice est quelque chose qui détourne de soi. A la différence ou en contre-pied de la passion ou du péché, je pense que le vice vous amoindrit, vous avilit et vous déforme. Le vice, s’il vous transforme, ce n’est jamais en bien.

Foi ?
Voici un mot que j’aime beaucoup. La foi est un mot que l’on n’emploie plus maintenant. Le rapport à Dieu n’est pas du tout le même de mon personnage dans Le peseur d’âme, qui est quelqu’un de contemporain. Avoir la foi consiste à croire à quelque chose de plus noble que soi, quoi que cela puisse être, l’amour, un Dieu, une cause politique ou humanitaire. C’est chercher à se dépasser.

Justice ?
C’est ce vers quoi l’on voudrait tous aller et c’est très difficile. C’est très difficile de se juger soi-même, c’est très dangereux de juger les autres et la société juge mal.

Peur ?
La peur est un mal nécessaire. C’est aussi une condition des apprentissages car c’est l’occasion de la dépasser, c’est un petit défi que la vie vous met en face du nez ou bien que l’on s’impose à soi-même. L’on peut se faire des peurs et c’est assez délectable de les surmonter. La peur et la transgression vont souvent ensemble, dans « Le peseur d’âme » il y a beaucoup de transgressions.

Engagement ?
C’est un peu comme la foi, c’est un moyen d’aller un petit peu plus loin que la vie quotidienne et trouver un sens à sa vie. Le personnage de mon roman essaie de devenir un homme bien, il y a plusieurs manières de le devenir. Je pense que c’est à la portée de n’importe qui, le tout est d’arriver à trouver un chemin et de s’y tenir.

Liberté ?
Comme l’amour, la liberté est une utopie qui aide à vivre.

Démon ?
J’ai un faible pour les démons, on en a tous, et moi j’en ai plein, c’est certainement pour cela que j’écris des livres. Les démons sont des petits compagnons qui vous amènent là où l’on n’oserait pas aller si l’on était tout à fait raisonnable. Il faut s’en méfier, apprendre à vivre avec, écrire des livres est une manière de les gérer.

Amour ?
Comme la liberté, c’est un idéal, une utopie. Je crois plus aux instants d’amour qu’à l’amour qui dure. L’amour est un moyen de se perdre, c’est aussi un moyen de se trouver et de s’apprendre.

Vertu ?
J’ai campé beaucoup de personnages vertueux dans mes livres. Curieusement, je ne les aime pas, je préfère les pécheurs aux vertueux. La vertu pour moi va avec la rigueur, et à la rigueur
j’associe la raideur. La vertu est très bien mais je la trouve un peu inhumaine, lorsqu’elle est poussée dans son sens littéral et cela peut conduire à des paroxysmes très dommageables.

Vérité ?
C’est l’histoire du livre et celle d’un homme qui, avec beaucoup d’efforts, en se cassant maintes fois la figure, cherche sa vérité. Depuis cinq-six ans, il m’a semblé que si j’arrivais à trouver le sens de ma vie, ce serait comme chercher ma vérité. Il y a des tas de manières de la chercher. Je la cherche en voyageant dans les mots, en essayant de tendre la main aux gens. Je crois que chercher sa vérité est ce qu’il y a de plus essentiel dans une vie humaine. Je crois qu’il n’y a pas de vérité absolue, il y a des vérités collectives et il y a une vérité individuelle, mais il me paraît capital de la chercher et ce n’est pas facile.

Folie ?
C’est la perte de soi absolue, mais il y a plusieurs formes de folie. La passion est une forme de folie, l’engagement en est une. La folie est quelque chose d’extrême qui fait que l’on déroge de la norme. Pour la préparation de mon livre Le peseur d’âmes j’ai rencontré une grande spécialiste de la schizophrénie, j’ai vu des policiers qui s’occupent du moment du passage entre la garde à vue et l’hôpital psychiatrique, et tranchent sur le problème de savoir si quelqu’un est fou ou non. Il m’a semblé passionnant de regarder et de serrer au plus près ce que la société d’aujourd’hui appelle la normalité et la folie. Il m’est apparu que le chemin entre les deux était très flou et que la ligne était très mince, et qu’à tout moment l’on pouvait basculer.

Crime ?
Le crime est plus simple. Il y a ce que la loi défend. Dans « Le peseur d’âme » mon personnage est accusé de meurtre, je ne suis pas certaine qu’il ait tué. Il y a des crimes plus pernicieux et plus pervers, plus silencieux que le meurtre. Il s’agit ici d’un meurtre passionnel, il y a des tas de manières d’être criminel qui ne sont pas nécessairement les plus violentes. Je parle ici de la violence car c’est une manière d’aborder la société d’aujourd’hui qui est très violente. Dans mes prochains livres, je pense que j’aborderai le crime d’une manière différente.

Âme ?
C’est peut-être mon mot préféré. Malheureusement, comme la foi, c’est un mot qui n’a plus cours aujourd’hui. Saint-Michel est le peseur d’âmes, c’est l’archange Saint-Michel, c’est un peu comme cela que m’est venue l’idée du titre. Dans mon roman, l’âme n’est pas seulement l’espèce d’entité éthérée qui peut être ailleurs au moment de la mort, c’est l’essence de la vie, l’essence d’un être. S’il n’y a pas de jugement dernier, l’on peut peser son âme chaque jour, l’on peut se regarder dans la glace le matin et se demander ce que l’on vaut, que vaut sa vie. Je pense que l’on a reçu à notre naissance, un certain nombre de qualités et de défauts, de talents, comme dans les écritures, que cela nous soit demandé ou qu’on se le demande à soi-même, à la fin de sa vie, l’on devrait se poser la question : qu’ai-je fait de ce qui m’a été donné. C’est au fond ce que signifie la pesée des âmes ou le destin d’une âme.

Ecriture ?
C’est ce qui me sauve de la vraie vie. L’écriture est pour moi la magie pure. C’est pouvoir vivre toutes les vies comme le personnage d’Eve dans le roman. Pouvoir partir très loin de tout ce que l’on est et de tout ce que l’on vit. C’est un refuge absolu et une liberté totale. Nous avons en nous plusieurs personnalités que nous ne pouvons pas toutes exprimer dans la vie quotidienne, l’écriture et la lecture permettent de les traduire toutes. Lorsque l’on se projette dans un personnage, l’on vit à travers lui, c’est ce qui est génial lorsque l’on écrit et magique lorsque l’on lit.

Mort ?
La mort est un sujet grave, je le connais bien. Avant d’écrire ce livre, j’ai été gravement malade, c’était une maladie très sérieuse et mortelle. C’est un peu ce qui m’a poussé à écrire ce livre. J’ai été dans le coma, en réanimation pendant plusieurs semaines, quand je suis revenue après de nombreuses opérations à l’hôpital d’où j’étais partie, les gens sont venus me voir et me toucher en me disant : « pour nous vous avez été protégée, dites merci ». Ecrire « le peseur d’âme » est aussi une façon de dire merci. Je crois que tant que l’on n’a pas approché la mort, l’on ne peut pas la comprendre, donc on ne peut même pas en avoir peur. Lorsque l’on a frôlé la mort, on en a moins peur, si on ne la comprend toujours pas, cela devient quelque chose avec lequel on vit. Je vis avec ce qui a été presque ma mort, je pense que je vais continuer à écrire des livres où la mort sera un peu le revers de la vie. Je crois que c’est une bonne chose de l’apprivoiser.

Votre attente par rapport au lecteur de ce livre ?
Qu’après avoir lu ce livre il se dise que c’était un beau voyage et ensuite que peut-être de temps en temps, le matin en se regardant dans sa glace, il se dise : qu’est-ce que je pèse ? Ai-je fait de ma vie ce qu’elle mérite ?

Quel est le dernier livre que vous ait marqué ?
Saison de la lie. C’est une construction diabolique admirable. C’est un jeune auteur Irlandais installé aux Etats-Unis qui a une maturité dans l’écriture et dans la fabrication des histoires qui m’a vraiment séduite.

La musique que vous écoutez le plus en ce moment ?
J’écoute et danse beaucoup la salsa.

Le dernier film qui vous ait marqué ?

Parle avec elle d’Almodovar.

Le dernier spectacle que vous avez vu ?
La pièce de théâtre “Le limier” avec Patrick Bruel et Weber.

Recueillis par Narcisse Adja Kaymon (oct 2002)

Le Peseur d'âmes Ed Albin Michel

 

Thème Magazine -  Hébergé par Overblog