Emmanuelle Marie : Paradis des Tortues

Emmanuelle Marie (1965 - 2007)

Emmanuelle Marie (1965 - 2007)

Interview réalisée en 2001

 

L'adolescence effraie en général. L'enfant échappe à ses parents, construit sa différence dans son langage, sa conduite. Cette révolte nécessaire peut prendre des formes impressionnantes selon le milieu où évolue cet être en construction. Emmanuelle Marie nous entraîne dans le milieu hospitalier, vivre cette période de vie d'autant plus éprouvante qu'elle est aussi celle de la prise de conscience de réalités contre lesquelles l'amour des parents ne peut rien. Un roman fort, vivant où l'on est au milieu de la scène, confrontés aux épreuves des personnages, recevant de plein fouet les dialogues assassins

Il y a effectivement dans votre livre ces enfants qui ont des problèmes physiques importants, mais au-delà peut-on y voir également une peinture de l'adolescence marginale en général ?

C'est effectivement une peinture de l'adolescence, un parcours initiatique et ce sont des pré-ados et des ados. Ceci n'est absolument pas la réalité que j'ai vécue mais j'avais envie de le situer dans une histoire d'adolescence qui est une période formatrice, difficile à vivre quelle qu'elle soit. Qu'on la vive dans un milieu hospitalier ou chez ses parents dans le confort, elle reste une période douloureuse.

Emmanuelle Marie, c'est votre premier roman. J'aimerai savoir ce qui vous a amenée à écrire un roman aussi fort, à la limite provocateur ?

Provocateur ? Déjà, c'est une histoire qui me tardait depuis très longtemps. A un moment, cela devient vital, il faut l'écrire. Pourquoi cela se fait à ce moment là, je ne peux vous l'expliquer, c'est instinctif. Je suis
donc passée à l'acte.

Pourquoi ce thème particulier ?

J'ai vécu à l'âge de huit ans une petite expérience dans un hôpital pour enfants et il m'en restait quelques flashes, des flashes parce qu'ils ne représentaient pas une histoire construite, et il est advenu un moment où j'ai eu envie de me souvenir de ces enfants-là qui étaient dans une difficulté physique importante, avec une réalité vachement dure à vivre, et qui malgré tout, possédaient une réelle force de' vie, une hargne. J'ai eu envie de revivre cela à travers l'écriture parce que c'était une époque de ma vie où il fallait que je me batte à nouveau.

Peut-on mettre en parallèle à cette situation, celle des jeunes des banlieues-ghettos des grandes villes ? La marginalité découle-t-elle de la différence ?

Complètement, ce milieu hospitalier fonctionne un peu comme un ghetto.
L'adolescence est déjà une forme de marginalisation. par rapport aux adultes, on se met hors du coup, on coupe le cordon avec difficulté. Les ados sont des êtres qui construisent leur identité donc leur différence. La marginalisation est encore plus intense quand il y a au départ d'autres éléments qui singularisent l'individu.

Pour se construire un jeune en difficulté physique ou sociale semble avoir besoin de se rattacher à un groupe d'identité, représenté en premier lieu par son langage qui est en quelque sorte sa béquille...

Oui, j'ai eu un besoin de dialogue avec les personnages que je mettais en place. Cela ne pouvait pas uniquement passer par le jeu du narrateur, par l'héroïne, il fallait que les autres vivent aussi, qu'ils parlent, il fallait que ça se choque, s'entrechoque, que ça se coite, donc effectivement les dialogues étaient importants pour moi. Il fallait que l'héroïne ressemble au groupe, parce que bizarrement elle, elle n'est pas aussi handicapée que les autres, mais paradoxalement il advient un moment où elle souhaite l'être. Elle se dit "ceux-là sont forts", "c'est à ceux-là que je veux ressembler", ce qui est une réaction d'enfant ! Mais, l'individu est rassuré d'appartenir à un groupe, de s'identifier à lui. Ce groupe entier va livrer bataille contre sa différence et c'est le groupe qui va s'en sortir.

Le langage sert de bannière ?
Les mots petit à petit vont changer. On emploie d'abord des gros mots interdits à la maison et à l'école, et on s'en sert comme arme. Chez les ados, il y a une identité de langage qui ressemble aussi à celui des ghettos, celui des banlieues ou celui des prisons, ici c'est le langage de jeunes enfermés dans un hôpital.

"Moi, je voulais un fauteuil, ..., être comme les autres, comme les autres rejoindre la foule des tortues, comme eux sentir sur moi le regard apitoyé, fuyant, effrayé des "normaux" et avoir ce détachement, cet orgueil de faire de sa différence une gloire, parce qu'il faut bien trouver une béquille à son âme."

Toute cette joyeuse bande que représentent
vos personnages, est irrésistiblement entraînée par une spirale qui les amènent progressivement à se mettre hors-la-loi. Est-ce inéluctable ?

Quand on est enfermé, que ce soit dans un hôpital, un pensionnat, ou un ghetto quelconque, II y a une espèce d'idéalisation du monde extérieur qui amène l'envie de voir ce qui se passe ailleurs. Donc soit on passe à l'acte, soit on le rêve. Dans ce roman, les deux possibilités coexistent, parce que les jeunes découvrent que le monde extérieur n'est pas mieux que ce qu'ils vivent à l'intérieur, il y a donc une échappée par l'imaginaire, par Ulysse.

Pourquoi Ulysse ?
Je voulais vraiment travailler sur ce qui est parcours initiatique avec ces difficultés de faire évoluer le personnage, le monde autour. Comme je fais du théâtre, l'organisateur m'a demandé de travailler sur
l'Odyssée. Il fallait que j'aborde ce thème devant des adolescents de sixième et de quatrième . Je me suis dit qu'avec des classes un peu difficiles , dans le contexte actuel, que cela risquait de ne pas les intéresser. J'ai donc fait le parallèle avec Lara Croft en disant " c'est le héros d'aujourd'hui, mais Ulysse a fait la même chose, il y a plusieurs siècles" et on s'est mis à lire cela et à travailler une scène d'action, Ulysse face aux prétendants de son épouse, et nous nous sommes éclatés comme des fous.

Le héros d'aujourd'hui est le même que celui d'hier et le voyage d'Ulysse en collection Rouge et Or peut être une espèce de phare pour mon héroïne. C'était important aussi de lui avoir réserver une référence personnelle et un imaginaire, au travers d'une grande œuvre de la littérature classique.
Inconsciemment, il y a là l'amour pour les histoires universelles et intemporelles. J'ai constaté, personnellement, de visu avec ses ados la réceptivité aux beaux textes. Aussi je me suis servi de cet imaginaire pour jalonner l'histoire de ses doutes et de cet espèce de miroir qui doit ramener finalement la petite chez elle. Ulysse, rentré chez lui, avec Pénélope, que retrouve-t-il ? Pénélope est heureuse mais qu'en est-il d'Ulysse. Le doute subsiste, c'est du moins ce que j'ai ressenti en relisant l'Odyssée.

Les adultes, et en l'occurrence le milieu médical et hospitalier, sont très absents voire opposants, faut-il y voir la raison de la détresse et du manque de référence des adolescents ?
Ceci est vraiment le regard que j'ai donné à l'héroïne. Je ne mets absolument pas en cause ce milieu. La plupart des personnes que j'ai côtoyé dans le milieu médical sont des gens formidables. C'est pour cela que je n'ai pas nommé d'endroit. C'est là le regard d'une adolescente en révolte contre les adultes en général donc contre les adultes du milieu où elle évolue. Ceci est donc de la fiction pure.

Comment décririez-vous le personnage de Madeleine Meigneux ?
Elle est très particulière parce que c'est la plus àgée, c'est aussi celle qui écoute et qui comprend. Sans grands discours, elle pose sur eux un regard compréhensif. C'est l'un des personnages phares. Ce n'est pas l'autorité, c'est en quelque sorte l'anti-autorité.

C'est l'enseignante qui éduque plus qu'elle n'enseigne ?
Oui, c'est celle qui laisse aussi la porte ouverte aux tempêtes qui se doivent nécessairement d'exploser. Aussi autant qu'elles se passent dans la classe plutôt qu'à l'extérieur. Elle accompagne les jeunes jusqu'à la fin du roman pour les rattraper et les raccrocher sans trop de casse.

Au fil de l'histoire, la "petite" passe par un rejet de ses parents ( scène du restaurant) puis par des retrouvailles liées à la prise de conscience de l'impuissance des adultes eux-mêmes, face à une autorité qui leur échappe. "Je savais maintenant le pouvoir qu'ont des gens sur d'autres gens. Même sur mon père. Ses larmes. Les larmes de mon père". La "petite" est devenue adulte ?

Je crois que ce qu'il y de plus terrible c'est de découvrir que les parents ne sont pas les maîtres du monde et que s'ils sont impuissants parfois, s'ils souffrent, ils n'ont pas de baguette magique.On est souvent surprotégé pendant l'enfance, et il est douloureux de se rendre compte que cette puissance protectrice a ses limites. Cela est parfois ressenti comme une trahison, une chute très dure qu'il faut avaler au risque qu'elle ne vous terrasse.

Vous venez d'employer le mot handicapé qui n'apparaît jamais dans votre livre...

J'ai eu du mal à utiliser le mot fauteuil roulant que je me refusais à mettre. Comme le texte devenait incompréhensible sans l'utilisation du terme approprié, j'ai dû mis résoudre. Mais le mot handicapé n'était pas nécessaire puisque mes personnages sont forts donc pas handicapés. Ils se battent comme chacun dans la vie.

"Il faut se dépêcher d'en rire au risque d'en pleurer", cette citation m'est revenue au fil de l'alternance des scènes dures et des scènes très burlesques, souvent amenées par Momo. Ce style d'écriture est-il induit par une espèce de pudeur de votre part ?

Momo c'est le clown au sens contemporain, par lui on passe de la comédie au tragique , ce qui est la définition du clown. Il y a une espèce de nostalgie autour du personnage du clown qui participe à une façon de voir la vie. Soit on se jette par la fenêtre soit on prend la vie à bras le corps. Il n'était pas question pour moi d'attirer une espèce de compassion, de larmoiement. C'était mon engagement moral prioritaire. Au contraire il fallait que cela bouge que cela se bagarre, que ce soit à la limite cruel mais en tous cas plein de vie. Et Momo fait partie de ces personnages très conscients de ses problèmes mais qui passent au-dessus.

Emmanuelle Marie, quel est le message que vous souhaitez faire passer par ce livre ?

D'abord, je crois que le message essentiel réside dans cette hargne à combattre un état d'être. Ensuite face aux différences quelles qu'elles soient, d'avoir un regard différent. Parce que les gens sont différents, qu'ils sont handicapés, parce qu'ils sont d'une autre couleur ou d'une autre culture, on ne les considère pas avec le même regard ce qui est une erreur.

Quel est votre parcours personnel ?
J'ai commencé par faire du théâtre au sein de la compagnie des Docks à Boulogne-sur-mer, ce qui m'a amenée à l'écriture pour le théâtre, et en particulier une pièce qui s'appelle Etiomo qui a été jouée un peu partout en France et a été publiée. Je continue à écrire pour le théâtre et paradoxalement alors qu'il me semblait impossible d'écrire un roman, j'avais cette histoire en tête que j'ai eu soudain besoin d'écrire. L'écriture du roman vous offre un formidable liberté qui n'est pas celle du théâtre, quoiqu'étant plus difficile. Mon parcours théâtral m'a inconsciemment imposé une unité de temps, de lieu et d'action. Avant d'écrire j'étais comédienne et je le suis toujours. J'ai énormément travaillé les textes des autres ce qui est très formateur également. Au théâtre comme dans le roman, il y a une envie de partage.
Ceci a été une grande aventure, une grande découverte et je ne suis qu'au début de l'apprentissage de l'écriture. Je ne sais pas encore ce que je raconterai ensuite, mais l'expérience de ce roman m'a donné l'envie de récidiver. Cela a été formidable, avec un papier et un crayon, par rapport au théâtre où il faut trouver ceux qui vont soutenir les projets que vous avez montés, trouver le public, l'argent. Il est vrai qu'après l'écriture se pose le problème d'être édité ou non. Au départ, j'ai envoyé ce manuscrit sans savoir s'il allait intéresser quelqu'un ou pas. Tout cela a été plein de surprises et de bonheurs. Ce qui est génial aussi, c'est de rencontrer des gens qui m'ont lue et m'ont appréciée. Un bouquin, on pense souvent que tout s'arrête à l'édition, mais les moments de signatures sont des moments d'échanges très forts. Recueillis par A. N. (2001)

Le Paradis des tortues Ed. de La Différence

 

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