Dominique Fernandez : Art et Homosexualité

Dominique Fernandez de l'Académie Française

Dominique Fernandez de l'Académie Française

Interview réalisée en 2001

 

En quoi un ouvrage d'Art sur l'homosexualité était-il nécessaire ?

- Je voulais en fait écrire une histoire à travers des œuvres d'art, trouver les images qui l'ont inspirées. Je pense que l'homosexualité qui était refoulée, interdite, entachée s'exprimait à travers les statues et les tableaux. Il fallait rechercher les témoignages, les traces, depuis l'Egypte, jusqu'à aujourd'hui.

Cela a dû nécessiter beaucoup de recherches…

- Depuis une quarantaine d'années, je collectais des documents à travers le monde. Je suis un grand voyageur et j'ai fait de nombreux musées dans le monde, c'est ainsi que j'ai accumulé toute la documentation et le matériel qui m’ont permis de réaliser ce livre.

Vous évoquez dans votre livre l'essor de l'homosexualité en terre musulmane ...

- Les femmes sont absolument inaccessibles en terre musulmane, elles sont souvent voilées. En dehors du mariage, aucune femme ne peut être courtisée par les hommes. Cela entraîne un développement de l'homosexualité chez les jeunes hommes comme chez les femmes qui ne vivent qu'entre elles. C'est un peu comme chez les religieux. Lorsque l'on parque les communautés entre elles, fatalement l'homosexualité se développe. Ce n'est pas une homosexualité de fond, mais ils la pratiquent tous parce que la sexualité est nécessaire à l'équilibre de chacun d’entre nous.

Comment cela a-t-il évolué aujourd'hui dans le monde musulman ?

L'Afrique du nord, le Bassin méditerranéen, la Syrie, les Émirats où je suis allé, sont des pays où l'homosexualité est très répandue, vous la rencontrez dans toutes les couches sociales. Ce sont souvent des personnes mariées qui mènent une double vie. Quant aux interdits de l'islam, c'est plutôt formel qu'autre chose. C'est un peu le même phénomène dans l'armée, la marine où il y a beaucoup d'homosexuels. C'était le cas chez les nazis.

Dans la Grèce Antique que vous abordez dans votre livre, y avait-il des liens entre l'acquisition du savoir et l'initiation des adolescents dans l'homosexualité ?

Il faut savoir que l'homosexualité moderne, c'est à dire entre deux adultes n'existait pas en Grèce, elle était réprouvée comme ici. C'était un adulte qui initiait un adolescent, c'était essentiellement des rapports pédagogiques. L'adolescent était initié à la culture, la chasse, la guerre, l'amour, une fois adulte ce jeune en initiait un autre, mais se mariait. C'était une étape initiatique et pédagogique. Deux hommes vivant ensemble aurait été très mal vu.

Quelle était la situation de l'homosexualité pendant la guerre ?

Entre les deux guerres, il y a eu une grande floraison, en Allemagne surtout, Berlin était vraiment la capitale de la liberté sexuelle. Il y avait déjà des films cabarets, des livres, et cela a été brutalement stoppé par Hitler. Le premier actes des nazis fut de détruire l'institut de la recherche culturelle, de brûler tous les livres.

Les rapports qu'entretiennent la bourgeoisie et l'homosexualité ont-ils évolué ?

La bourgeoisie c'est la famille, la tradition, donc elle est restée profondément homophobe. Seulement aujourd'hui elle n'ose plus trop l'avouer, car à l’heure actuelle c'est un peu ridicule d'être homophobe. Il y a Christine Boutin, l'extrême droite ringarde, des gens qui n'ont plus beaucoup d'autorité en France. Il y a même une bourgeoisie libérale qui, je pense, approuverait volontiers.

L'on retrouve un bon nombre d'homosexuels dans les domaines artistique, littéraire, musicale, cinématographique…
Quelles sont, d'après vous les liens qu'il y a entre l'art et l'homosexualité ?

L'homosexuel était autrefois marginal, totalement paria. Je crois que cela a pour effet de développer la curiosité, l'intelligence et la sensibilité. Les juifs ont été aussi dans ce cas en Europe Centrale, ils ont œuvré pour une grande part dans la culture, car ils étaient proscrits, marginalisés. Je pense que la marginalisation favorise la vocation artistique. Un bourgeois tranquille, sans problèmes moraux et affectifs ne va pas se mettre à écrire ou peindre, il n'a rien à dire. Ce n'est pas notre époque mais le fait d'être différent qui pousse à être artiste. C'est vrai qu'en proportion, les homosexuels sont surreprésentés dans les métiers de la création artistique et culturelle.

Il y a trois catégories d'artistes, il y a ceux qui étaient ouvertement homosexuels, comme Caravage, Michel-Ange, Vinci, et il y a ceux qui sont purement hétérosexuels par exemple Véronèse, Titien ou Rembrandt. Il y a tous ceux dont on ne sait rien sur leur vie intime, mais l’on peut voir leurs tableaux, leurs statues. Ce qui m'intéressait, c'est de lire dans leurs œuvres ce qu'ils avaient à dire.

Art
C'est une autre dimension, sortir du quotidien, être ailleurs et dans la beauté.

Écriture
C'est mon métier. Je ne peux pas passer une journée sans écrire. Il y a aussi cette manière de s'exprimer, de sortir de soi, rentrer en soi. On y ressent la pleine émotion de choc, de blessure et de joie. L'écriture entretient ma vie.

Sexe
C'est capital. Ne pas être satisfait sexuellement c’est être très malheureux. Avoir ne relation sexuelle avec quelqu'un est un moyen de s'accomplir. Pour moi, l'écriture et le sexe ont la même dimension. Je ne serai rien sans amour et sans travail.

Norme
Je déteste. La nature est très permissive, nous sommes tous plus ou moins bisexuel, la société nous oriente en nous sommant d'être hétéro, de nous marier. Les animaux le sont aussi, c'est tellement naturel. Les normes, posent des barrières artificielles. Hitler avait décidé que les Juifs étaient anormaux pour pouvoir les exterminer. C'est affreux la norme. La nature a mille formes d'expressions.

Différence
C'est le sel de la vie, être différent c'est être. Je trouve atroce d'être comme tout le monde. C'est une forme de supériorité.

Amour
J'ai toujours été amoureux de quelqu'un, c'est essentiel dans ma vie. Lorsque que l'amour meurt, j'espère au plus vite tomber amoureux à nouveau. L'amour est lié au sexe, je n'aime pas le sexe pur, je ne suis pas du tout dragueur. Être amoureux c’est avoir une relation totale avec quelqu'un, relation sexuelle, affective et intellectuelle.

Dernier livre qui vous ait marqué ?
J'ai lu les livres de la rentrée, livres que j'ai trouvés désastreux. En ce moment, je lis des auteurs du Moyen Âge comme Chrétien de Troyes, c'est merveilleux, c'est cela la littérature.

Dernier spectacle
?
J'adore l'opéra, j'ai vu récemment l'œuvre d'un auteur anglais contemporain à l'Opéra Bastille, c'était sublime.

Dernier film ?
L'impératrice rouge avec Marlène Dietrich.

Dernière exposition ?
Une exposition à Paris sur la Reine Zénobie, une reine de Syrie qui s'est opposée aux Romains au IIIème siècle avant Jésus - Christ. Je rentre de Syrie où se trouve ce que je considère comme le plus beau site archéologique du monde, en plein désert, à 300 kms de toute ville, il y a un km de colonnades, de théâtres, il y a tout un art local. C'est avec plaisir que j'ai visité cette exposition à Paris.

Si vous déviez parler de votre livre à quelqu'un qui n'a pas encore eu l'occasion de le voir ?
Je dirai d'une part qu'il y a quand même un progrès fantastique dans les mœurs sexuelles, aujourd'hui les homosexuels hommes ou femmes peuvent vivre librement, on leur crée des petits problèmes dans le travail, avec les parents, mais cela se surmontent. Les images du livre reflètent ce combat ininterrompu au cours des siècles qui débouche aujourd'hui sur un grand progrès démocratique.

Recueillis par Narcisse Adja  Kaymon (nov 2001)

L'amour qui ose dire son nom : Art et homosexualité Ed. Stock -

 

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