Chloé Delaume : le cancer du nénuphar

Chloé Delaume : le cancer du nénuphar

Retro-View  2003

A l'occasion de la publication de son livre La vanité des somnambules Chloé Delaume était de passage à la librairie L'Arbre à Lettres à Lille. C'est très délicieusement qu'elle a bien voulu se soumettre à nos mots...

Je voulais écrire sur l’amnésie au début et c’est en faisant des recherches que j’ai fait des découvertes sur le somnambulisme. C’est ainsi que j’ai voulu travailler sur les somnambules en partant de problématiques plus internes, à savoir le problème d’habitation du corps, la confrontation d’une zone d'identité que j’ai depuis quatre ans, et le fait que l’habitacle soit beaucoup plus vieux et pas toujours d’accord avec ce qui se passe; tout cela à travers l’utilisation du vécu.

Ennui ?

Quelle horreur ! C’est un mot qui pour une fois est coloré, c’est du gris, c’est la tourbière, le vide et le néant. Je suis quelqu’un qui s’ennuie assez rapidement, je crois qu’il n’y a rien de pire au monde. C’est une mort cotonneuse et douce, donc épouvantable.

Mémoire ?

Il y a du sacré dans la mémoire. C’est presqu’une divinité en soi, elle est mystérieuse et fragile. On a toujours essayé de la retrouver car on la perd tout le temps. Il y a un côté baroque dans la mémoire, un lieu saint comme une espèce de chapelle baroque.

Souvenirs ?

Le souvenir est plus organique et plus trivial que la mémoire. Il est plus physique, plus dans les sens et plus concret. Les souvenirs peuvent être des fragments, c’est souvent odorant.

Souffrance ?

Complaisances, elle a le monopole de la douleur. C’est un très joli mot qui porte par son sens le poids de toutes sortes émotions.

Fiction ?

C’est un mot que j’aime beaucoup. C’est le quotidien. Nous sommes à une époque où chacun crée pour alimenter la fiction collective. Nous sommes dans la vraie époque de la fiction, le XXIème siècle est fictif.

Parasite ?

C’est mot qui parle tout seul. L’on voit les antennes, on sent les mandibules qui frémissent. Cela me fait penser à Cronenberg dans le film « Le festin nu ». C’est l’organisme habité par un ténia. Nous sommes en ce sens tous des parasites.

Identité ?

Fragmentaire, non-sens, l’identité est très violente parce qu'abstraite.

Narcisse ?

Miroir aux nénuphars et aux alouettes. Cela fait partie de ce que j’aime de la mythologie et dans la genèse fictionnelle. Narcisse est l’un personnage de fiction qui a existé avant les livres et les hommes.

Somnambule ?

C’est très effrayant car ce n’est pas dans la fiction, et pas dans les mémoires, ni dans les souvenirs. C’est le No man’s land complet, je me suis fait hypnotiser pour essayer d’y tomber et je n’ai pas réussi. Je crois que je n’aimerais finalement pas le somnambulisme car c’est une violence qui ne se contrôle pas, elle n’est pas du tout canalisée pendant les crises, ce qui est très épuisant. Cette violence est gratuite car elle n'apporte rien à personne, même au somnambule. Elle ne permet pas d’évoluer, on en tire aucun bénéfice, elle ne fait que fatiguer physiquement. Je pense que dans les graves troubles nerveux, le somnambulisme est celui où l’on a affaire à un vrai parasite. Il n’y a donc aucun travail possible sur soi.

Chloé Delaume

Personnage de fiction. Chloé, le cancer du nénuphar, l’écume des jours, la mort est douce. Delaume, marteau, Alice, dodu mafflu.

Il a fallu un an et demi pour que je réalise que Delaume rime avec l’homme, mais c’est tout à fait normal car l’inconscient n’est pas mon ami et je le boude. Je peux dire que je le trouve très joli, j’ai mis du temps à trouver ce pseudo mais j’en suis très fier.

Ecriture

Défense et attaque. Je ne sais rien faire d’autre et je n’en suis pas trop contente non plus. L’écriture est le seul moyen d’avoir un contact concret avec quelque chose et en occurrence la langue. Cela peut paraître abstrait pour pleins de gens mais c’est pour moi un malaxage physique.

Que souhaiteriez-vous que le lecteur retienne d’essentiel de « La vanité des somnambules ?

Je souhaite qu’il en tire la vision d’une expérience en mouvement mais surtout qu’il trouve le livre joli et rigolo.

Quel est votre dernière lecture marquante ?

« Le sommeil de la raison » de Gabrielle Wittkop.

La musique que vous écoutez le plus en ce moment ?

J’écoute beaucoup de chansons françaises, particulièrement Emilie Simon en ce moment. J’adore l’aigu de sa voix sur sa musique un peu à la Portishead. Cette une jeune fille de 24 ans qui fait tout toute seule. C’est à la fois super joli, un peu faussement naïf mais c’est en même temps de la trempe de la grande chanson française dite intello.

Dernier film ?

Je ne regarde que des DVD de troisième zone chez moi (rires). Le dernier film que je suis allée voir au cinéma était un long métrage de David Cronenberg que j’adore.

Le dernier spectacle ?

C’était « quatre heures quarante huit » avec Isabelle Huppert.

La question que vous ne supportez pas que l’on vous pose ?

Les questions sur mon ex-mari, comme si la littérature était sexuellement transmissible. Ce sont des questions qui me rendent folle. Je serais un garçon ça aurait été le contraire, je suis absolument persuadé que l’on ne me poserait jamais la question. Au moment du Prix où nous concourions tous les deux et que j’ai finalement remporté, je pouvais comprendre que cela amusait mais quand un an après on me refait le coup, je ne le supporte pas.  Recueillis par Narcisse Adja Kaymon (2003)

La vanité des somnambules Ed. Farago

 

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