Albert Jacquard : Générationnel

Albert Jacquard (1925-2013)

Albert Jacquard (1925-2013)

interview réalisée en 2000

 

Généticien de formation, Albert Jacquard est un être qui a le souci des autres, mais l'homme ne se limite pas à la proclamation, ne se contente pas de le dire, il mène aussi l'action. Nous avons eu le plaisir de le rencontrer à l'occasion de la publication de sa lettre adressée à la jeune génération, A toi qui n’est pas encore né.

Très engagé dans les causes humaines, Albert Jacquard a pris avec détermination la défense des étrangers notamment des sans-papiers de l'église Saint Bernard à Paris, l'été 1996. Nous le découvrons ici dans un exercice d'une toute autre nature mais non moins important, puisqu'il a pensé à la lourde tâche de transmettre à la future génération en perte d'identité, des valeurs fortes empruntées de ses riches expériences d'intellectuel engagé et d'homme de science.

Comment vous est-il venu l'idée d'écrire ce livre ?

En réalité l'idée n'est pas de moi. Ce fut au Canada, au Québec, j'étais par hasard à Radio Canada, une personne était en train de faire une série d'émissions de radio en posant cette question aux gens : « écrivez une lettre au vingt et unième siècle »: pour moi, écrire une lettre en soi pour le vingt et unième siècle, ça ne voulait rien dire : II fallait que j'écrive à quelqu'un précisément et ça ne pourrait être, au fond qu'un arrière-petit-fils. Du coup j'ai imaginé une lettre, et me voilà en train de dire à un petit enfant qui traversera le vingt et unième: « qu'est-ce que tu vas faire pendant ce siècle, moi voilà ce que j'ai fait au vingtième siècle». La publication n'est pas liée vraiment au changement de siècle.

Le leitmotiv de ce livre est l'engagement personnel, l'être en situation, comment vivre au 21ème siècle, pourquoi cette obsession de transmettre et de faire naître un élan dans l'esprit des générations futures ?

Quand on vit et qu'on s'approche de la fin, on doit transmettre : vivre c'est transmettre ! Et toutes les cultures sont fondées sur l’idée de transmettre ; le culte du vieillard chez les Africains par exemple, revient à demander à une bibliothèque de se ranger pour la génération d'après.

Votre ouvrage est un véritable recueil de leçons : l'on y trouve des leçons de biologie, de maths, de philosophie, vous n'avez pas confiance en l'école du futur pour transmettre les valeurs ?
Non, je n'ai pas vraiment confiance, car pour l'instant, l'école transmet du savoir, mais elle transmet très peu de valeurs, j'ai justement essayé de transmettre moins de savoir et plus des valeurs qui sont liées à ce savoir ; on a compris quelque chose, il faut savoir en tirer des conséquences sur la fatalité.

Un de vos arrière-petits enfants va certainement lire ce livre. Votre parcours d'homme actif, très engagé intelligemment feront son admiration. Ne pensez-vous pas que cet héritage peut être trop lourd pour lui?
C'est vrai que je lui demande des choses qu'il n'aura peut-être pas envie de faire, et je le lui en demande trop; mais je le dis quand même. Je lui dis de ne pas perdre son temps, tu as une vie à dépenser au cours d'un siècle qui va être formidable, surtout profites-en et ne sois pas de ceux qui regardent passer le temps, mais. Soit de ceux qui en donnent les orientations.

Vous croyez beaucoup en l'homme et surtout en sa capacité à maîtriser à lui tout seul l'avenir de l'humanité, croyez-vous en autre chose ?
En quoi croire ? Moi, dieu ne m'attend pas, tandis que l'homme m'attend. Les hommes ont besoin de moi. Si vous faites allusions aux croyances religieuses, je préfère parler de lucidité plutôt que de croyance. J'aimerais transmettre aux gens un désir de lucidité qui les satisfera plus ou moins par la forme, plus qu'en série de croyances.

Ne vous considérez-vous pas comme un visionnaire?

Comme un utopiste, oui !

Pouvez-vous nous parler de la « bibliothèque intérieure ?

C'est l'accumulation de tout le savoir, de toutes les réflexions, si vous voulez, peu à peu s'est créé en moi une bibliothèque de façon un peu implicite, non exprimée, qui fait que telle lecture a disparu; et que telle autre a pris de la place. Par exemple ça peut être un hommage en soi que Montaigne ait pris beaucoup de place, que Balzac ou Stendhal prennent de la place, et que des auteurs plus contemporains, comme Jude, aient disparus. Notre bibliothèque intérieure est une espèce de crible qui fait que certains ouvrages disparaissent et d'autres restent.

Cette lettre est aussi une mise en garde contre lui-même...

Je ne voudrais pas être pessimiste, je voudrais surtout être volontariste en disant de ne pas baisser les bras. Ca dépend de chacun d'entre nous, nous n'avons pas le droit de penser que nous n'y sommes pour rien.

Vous parlez beaucoup de l'Afrique, y êtes-vous déjà allé ?

Oui ! Je suis allé pour des études en ethnologie au Mali, au Sénégal, au Niger, et aussi en Algérie. Est-ce de là que vous vient cet élan formidable de rechercher toujours le bien de l'autre et plus particulièrement des exclus de la société ? Mais oui, car c'est lui qui me fait, ce sont les rencontres qui nous font. Sans l'autre, je suis isolé, je n'ai même plus de liberté, je n'ai que des caprices, j'ai besoin de l'autre pour devenir moi-même.

Recueillis par Pauline D. (mars 2000)

A Toi Qui n' Est Pas Encore né(e) - Lettre à Mon Arrière Petit Enfant

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